L’époque est plus bobo que baba, plus concernée que futile, parfois jusqu’à l’absurde: petite collection amusée des choses de la vie quotidienne qui disent qui nous sommes.

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Parfois Serge en a marre. De la ville et de son bruit constant, de ses contemporains qui se contentent bêtement de leur vie rangée, de l’injonction permanente à être productif pour obtenir des résultats. Il observe d’un œil circonspect ce ballet fou de pendulaires pressés, piétinant chaque jour un peu plus leurs aspirations d’enfant, et soupire devant ce non-sens organisé en société.

Il rêve de changement. Il s’imagine paisible berger d’alpage, l’œil attentif à l’orage. L’ouïe et l’odorat décuplés pour devenir animal parmi les animaux, plante parmi les plantes. Replacer la nature au centre, donner leur poids aux gestes ancestraux, apprendre à maîtriser les pratiques pour nourrir l’homme, l’abriter, le soigner. Tout ce que l’on a omis de transmettre à sa génération citadine perdue dans les affres de l’ultra-connexion et de la sur-communication numérique.

Consoler ses ambitions perdues

Serge discute de temps à autre de son fantasme en laine vierge de mouton avec ses amis. Mais il suffit que les contours de son projet se dessinent un peu plus formellement pour que son enthousiasme s’estompe et que, dans la balance, il se mette à soudainement retrouver du charme à son balcon herborisé lausannois. Pour consoler ses ambitions déçues, son groupe de potes lui a offert à l’occasion de son 41e anniversaire un kit de fabrication de trois fromages méditerranéens à faire soi-même. Feta, mozzarella et ricotta. Pour commencer c’est, avec la faisselle, ce qu’il y a de plus simple. Le seul ingrédient dont vous aurez besoin est du lait entier de vache, de chèvre ou de brebis, peut-on lire sur la boîte en carton.

Ludique et facile, a pensé Serge en remerciant tout le monde. Et il s’est attelé à son exercice d’apprenti fromager, dans la cuisine Ikea de son appartement mansardé. Il avait entrepris il y a quelques années la réalisation d’une bière maison, c’était la mode, et cela semblait à sa portée. Le résultat s’est avéré catastrophique: ses murs ont conservé des mois durant une abominable odeur de malt fermenté et le fluide s’est avéré pareillement imbuvable. Oublions le houblon.

Tout aussi malheureux a été le rendement du produit laitier. D’une forme inaboutie et d’une consistance aqueuse, le fromage – aussi prometteur qu’il fut – finit lamentablement à la poubelle, minant du même coup le challenge zéro déchet de Serge. Bon perdant, il s’octroya un souper vin-fromage pour oublier cet échec et descendit à la petite fromagerie du coin vider son porte-monnaie en délicieuses spécialités artisanales. Après tout, c’est un métier.

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