Sexe

Désirs et troubles à l’ère des «paraphilies»

Dans le sexe, tout n’est pas considéré comme bon à prendre. Mais selon quels critères? Le chercheur Alain Giami observe le déplacement des frontières dans les grands annuaires des troubles mentaux

Paraphilies: «intérêts sexuels inhabituels», selon la définition de John Money, le psychologue états-unien qui popularisa le terme dans les années 1990. Wikipédia en fournit une liste aussi notoire qu’improbable, tout en notant qu’il se peut que certaines d’entre elles (l’exobiophilie, par exemple, émoi érotique face à des formes de vie extraterrestres, ou la mécanophilie, élan libidinal pour des machines) «n’existent pas».

Les deux grands dictionnaires répertoriant les troubles de l’esprit, la Classification internationale des maladies (CIM) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) de l’American Psychiatric Association (APA), sont plus succincts. On y croise néanmoins des expressions étonnantes, telles que «trouble frotteuristique». Cela consiste à «se frotter contre des gens pour se stimuler sexuellement dans des lieux publics bondés». Cela pose problème: les personnes sur lesquelles le «frotteur» se colle (passagères du métro de Tokyo, par exemple) n’étant pas consentantes, cela constitue une agression.

Le psychanalyste et l’avocat

Que fait ce «frotteurisme» dans les annuaires des troubles mentaux? S’agit-il vraiment d’une maladie? Ou simplement d’un comportement délictueux imputable à un individu par ailleurs sain? Ou alors des deux à la fois? Sur les réponses mouvantes apportées à ce genre de question, le sexe flotte – et avec lui, la perception de sa place et de ses marges de manœuvre en société. Lignes de partage: il y eut autrefois le moral et l’immoral, le normal et le pathologique. Aujourd’hui, de plus en plus, les critères pour distinguer les formes bienfaisantes et les tournures problématiques, voire inadmissibles de la sexualité sont la notion de bien-être, les droits de l’homme et surtout le consentement des personnes concernées.

«La question du droit devient centrale. Il y a une disparition des psychanalystes et un surgissement des avocats dans les réunions d’experts, les colloques, les publications. Ce n’est plus le psychanalyste qui donne la loi, pour parler comme les lacaniens: ce sont les juristes», relève Alain Giami au téléphone. Psychologue, directeur de recherches à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), rédacteur responsable de plusieurs ouvrages collectifs sur la sexualité*, le chercheur a épluché les avatars successifs des deux grands catalogues des troubles mentaux pour suivre les méandres de cette évolution dans une étude parue en mai dans les Archives of Sexual Behavior **.

Réprobation érotique

Au commencement était la «repronormativité»: pour le psychiatre austro-hongrois Richard von Krafft-Ebing, pionnier de la sexologie, «toute activité sexuelle non reproductive était considérée Psychopathia Sexualis », note Alain Giami. Si «le cunnilingus de même que le fellare» sont par exemple des «horreurs sexuelles», comme l’écrit (en latin dans le texte) le docteur Krafft-Ebing, c’est parce que ces pratiques expriment une «perversion de l’instinct génital normal», lequel a pour seul objectif de multiplier l’espèce.

Publié en 1886, le grand œuvre de Krafft-Ebing – Psychopathologie de la vie sexuelle en VF – est une «étude médico-légale», comme l’indique son sous-titre, et consacre sa partie conclusive à «La vie sexuelle morbide devant les tribunaux». L’homosexualité masculine, «l’amor lesbicus», et la «masturbation mutuelle» sont alors considérées comme des «délits sexuels». L’innovation proposée par Krafft-Ebing consiste à leur reconnaître «une origine psychopathologique» plutôt que de les envisager comme de simples expressions de la «débauche». S’ouvre ainsi l’époque où, en matière de réprobation érotique, le péché, la faute et le crime font place au trouble mental.

Il faut dire qu’en ce temps-là traiter les homosexuels de malades représente un progrès. «A la fin du XIXe siècle, des médecins comme l’Allemand Magnus Hirschfeld ont «pathologisé» l’homosexualité pour éviter aux homosexuels d’aller en prison», explique Alain Giami. Succès partiel: «En Angleterre, même considérés comme des malades, ils ont longtemps continué à être condamnés.» Quoi qu’il en soit, la grille de lecture psychiatrique dominera pendant tout le XXe siècle la construction sociale des lignes de partage internes de la sexualité. Même si, comme le formule avec une apparente candeur le catalogue des maladies de l’OMS en 1975 (CIM-9), «l’inclination sexuelle normale» est définie «grosso modo comme servant des buts sociaux et biologiques approuvés». Autrement dit, ce qui est sexuellement normal d’un point de vue psychiatrique l’est précisément parce qu’il est considéré comme tel par les normes sociales, qui mènent toujours le bal.

Entre-temps, la «révolution sexuelle» des années 60-70 est passée par là, amorçant un processus de «dépathologisation» des comportements sexuels non reproductifs hétéros et même homosexuels. En 1973, les psychiatres états-uniens rayent l’homosexualité de la liste des troubles: ce n’est plus une maladie, mais «un mode de vie et une identité sociale».

Sur ce coup-là, l’OMS accuse un retard: son CIM-9 (1975) considère encore comme une «déviation» l’«activité sexuelle dirigée principalement vers des personnes qui ne sont pas du sexe opposé». Sa classification contient toutefois une remarque étonnante: «Il est préférable de ne pas inclure dans cette catégorie (déviations) des individus qui accomplissent des actes sexuels déviants lorsque des débouchés sexuels normaux ne sont pas disponibles.» Autrement dit, être gay à temps plein est une «déviation», mais coucher entre hommes en prison demeure «normal»: c’est un plan B. Manière de reconnaître, accidentellement ou non, que les orientations et les désirs sont plastiques, fluides, mouvants, plutôt qu’inscrits tout naturellement dans une case unique. Tout le monde semble se placer quelque part sur un spectre sexuel, et se déplacer selon ses expériences, ses croyances et les circonstances.

Le critère du consentement

Où en est-on aujourd’hui, alors que le CIM traverse une nouvelle révision, avec une version 11 prévue pour 2017? «Selon l’idée qui est en train de s’affirmer, ce n’est pas un comportement en soi qui est pathologique: c’est le retentissement qu’il a sur l’individu qui en est l’acteur et le mal que cela peut faire aux autres», signale Alain Giami. Les notions de «déviation» et de «perversion» ont fait place à celle de paraphilie (dans le DSM-III en 1980, dans le CIM-10 en 1990). L’absence de consentement, la nuisibilité des pratiques, ainsi que la souffrance personnelle deviennent les seuls critères séparant ce qui est bon à prendre de ce qui ne l’est pas. Conséquence logique: «Beaucoup de gens souhaiteraient maintenant sortir toutes les paraphilies de la liste des troubles mentaux et traiter les actes problématiques sous le seul angle pénal.» Voilà la ligne de front de ces prochaines années.

* Dernier ouvrage paru: «Révolutions sexuelles», La Musardine, 2015.** «Between DSM and ICD: Paraphilias and the Transformation of Sexual Norms», par Alain Giami («Archives of Sexual Behavior», mai 2015).

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