Oleg Kochtchouk se passionne pour les carnavals. Dans un ouvrage paru récemment*, il décrit les différents rites et l'histoire de ces festivités traditionnelles qui chaque année, appellent au retour du printemps. Ce week-end, les flonflons de la fête retentiront à Lucerne et dans plusieurs villes de Suisse romande. Entretien avec un amoureux des coutumes populaires.

Le Temps: Vous observez une vitalité nouvelle du carnaval en Suisse romande ces dernières années. Par quoi cette renaissance se caractérise-t-elle?

Oleg Kochtchouk: Suivant le modèle suisse allemand, les carnavals romands sont désormais pris en charge par des associations qui ont permis leur essor. Les défilés sont dès lors plus spectaculaires, les chars plus sophistiqués. On remarque également un engouement pour les Guggenmusik, traditionnellement alémaniques. Leur succès permet d'ailleurs de nouveaux échanges entre les régions linguistiques: on voit fréquemment des Guggen de Suisse allemande participer à des carnavals romands. Auparavant, les sociétés de tir et de gymnastique, aujourd'hui tombées en désuétude, tenaient ce rôle fédérateur interlinguistique. Un phénomène qui se renouvelle grâce aux Guggenmusik.

– A quoi servent les Guggenmusik dans la fête?

– Apparues à Bâle au début du siècle, elles se différencient des cliques en parodiant les critères esthétiques habituels: masques ridicules, musique cacophonique. Les cliques, dont l'origine est militaire sont composées de fifres et de tambours, alors que seuls les cuivres et de lourdes percussions participent aux Guggenmusik. On peut penser que le bruit est un appel au printemps, une manière de réveiller la nature. Quant à la transgression, elle joue un rôle important dans le carnaval, et les Guggenmusik symbolisent ce désordre.

Mais il ne s'agit que d'un désordre apparent: en mettant la pagaille, on montre que le chaos n'est pas viable à long terme. Ces célébrations sont en fait une affirmation de la tradition et un appel au bon sens. A Lucerne où il existe environ 120 Guggenmusik, de très sévères concours d'entrée sélectionnent les musiciens volontaires et la plupart des membres des associations de carnaval sont des notables locaux. C'est là toute l'ambiguïté du carnaval: le désordre n'y est pas révolutionnaire.

– Vous plaidez pour un maintien des traditions du carnaval en estimant qu'il risque d'être galvaudé…

– Le problème vient notamment de l'utilisation abusive de certains symboles spécifiques au carnaval dans d'autres fêtes. En Suisse romande, les Guggenmusik animent parfois des célébrations en dehors de la période de carnaval. L'utilisation de masques et de déguisements à tout propos tend également à affaiblir le rite de carnaval. A Genève, par exemple, il existe une tendance à faire de la fête de l'Escalade une célébration déguisée. On voit également des carnavals organisés à n'importe quelle saison alors que ces festivités marquent un moment précis dans le temps. Une fête traditionnelle sert à ponctuer l'année, lui donner un rythme et nous proposer des repères. De plus, on assiste à une récupération commerciale du carnaval en rendant les défilés payants. Une attitude qui tend à le transformer en un élément ludique de plus.

– Telle n'est pas l'attitude des Bâlois qui semblent tenir fermement à leurs traditions

– En effet, dans cette ville, les responsables des célébrations de l'an 2000 ont proposé aux habitants un Morgenstreich le jour de l'An. Cette coutume, qui exige que toutes les lumières s'éteignent subitement à 4 heures du matin, marque traditionnellement le lancement du carnaval. La transposer à la fin de l'année n'a pas été du goût des Bâlois qui ont vertement critiqué cette initiative.

*Carnaval. Rites, fêtes et traditions, Oleg Kochtchouk, Cabédita, 2001.