Fin février, Chelsea est encore sous la neige. On dirait le Jura: des maisons dispersées, des sapins, un paysage montagneux. Depuis vendredi dernier, ce village de 1200 habitants, tout à l'est du Vermont, est tétanisé. Robert Tulloch et James Parker ont disparu ce jour-là et tout le monde a su que les deux adolescents – âgés de 17 et 16 ans – sont accusés du double assassinat qui secoue la région depuis le 27 janvier. Half et Susanne Zantop ont été retrouvés baignant dans leur sang, poignardés à mort dans le bureau de leur maison d'Etna, dans le New Hampshire voisin. Entre Chelsea et Etna, il y a cinquante kilomètres de route secondaire en lacets dans les pentes boisées.

Les deux victimes étaient professeurs au Dartmouth College, l'une des plus prestigieuses universités américaines de l'Ivy League. Half Zantop, 62 ans, y enseignait la géologie; Susanne, 55 ans, la littérature comparée et elle dirigeait le département d'allemand. Le crime abominable a plongé toute la communauté de Dartmouth dans le malheur. Parmi les amis écrasés de tristesse, il y a le Montreusien Philippe Carrard, professeur à l'Université de Burlington, et sa femme Irène Kacandes, amie très proche de Susanne Zantop et membre de son département; Half Zantop avait été le témoin de leur mariage.

Pendant trois semaines, l'enquête sur le double assassinat, conduite dans un secret absolu, n'a donné aucun résultat. Elle s'est dénouée jeudi passé, presque par hasard. Les policiers, s'accrochant au plus petit indice, avaient convoqué deux adolescents qui avaient commandé par Internet un couteau de chasse à longue lame. Ils les ont interrogés, ils ont comparé leurs empreintes avec celles qu'ils avaient relevées chez les Zantop. Tout concordait. Mais quand ils sont allés à Chelsea pour interpeller les deux garçons laissés en liberté, Rolbert Tulloch et James Parker n'étaient déjà plus là. Ils étaient partis avec la voiture de la mère de James.

Une chasse à l'homme a commencé sur toute la Côte Est. Elle s'est terminée mardi, dans l'Indiana. Les garçons avaient abandonné leur véhicule après avoir roulé 300 kilomètres. Ensuite, ils avaient arrêté des camions, disant qu'ils se rendaient en Californie. Le dernier chauffeur, les voyant épuisés et sans le sou, leur avait donné dix dollars. Il avait appelé par radio un collègue qui pourrait les prendre en charge pour une nouvelle étape. Le sergent William Ward, de la police de l'Indiana, était justement en train de scanner les communications CB. Ça l'a troublé et il a rejoint les deux fugitifs.

A Chelsea, où tout le monde se connaît, l'effarement est total. Robert et James sont des amis inséparables, fils de deux charpentiers dont les familles sont, comme on dit en Nouvelle-Angleterre, des «piliers de la communauté». L'aîné est un élève brillant, discoureur, sûr de lui. Le plus jeune est un bon musicien. Tous deux sont des passionnés d'escalade.

Fin janvier ils avaient quitté Chelsea une première fois, expliquant qu'ils allaient faire de la grimpe dans le Colorado, mais ils en étaient revenus plus vite que prévu – quelques jours après le crime d'Etna –, Robert racontant qu'il s'était blessé à la cuisse et que la plaie était mauvaise. Personne n'avait vu la blessure. Punis pour cette escapade, les deux n'avaient plus eu le droit de se voir pendant un mois.

Au moment où les deux garçons prenaient la fuite, le Boston Globe publiait un article affirmant qu'il fallait chercher l'origine de l'assassinat dans la liaison secrète que Half Zantop entretenait avec une femme inconnue. Le journal citait des sources policières, mais le papier a soulevé une telle indignation à Dartmouth que le rédacteur en chef a présenté hier ses excuses, en première page, pour la peine que l'article avait pu causer, mais sans démentir vraiment son contenu.

Le Vermont et le New Hampshire contemplent sans y croire leur énigme sanglante. Deux professeurs tués par deux adolescents à qui ils avaient ouvert la porte. Les connaissaient-ils? On ne le sait même pas. Cela rappelle une scène insoutenable d'Orange mécanique. Mais un ami de Tulloch dit que «Robert savait toujours ce qu'il faisait, et pourquoi il le faisait». Les deux garçons arrêtés seront jugés comme des adultes. S'ils sont reconnus coupables, ils passeront leur vie en prison.