La calotte glacière qui recouvre presque toute la surface du Groenland renferme un dixième des eaux douces de la planète. Si cette formidable masse de glace fondait entièrement, le niveau des mers s'élèverait de sept mètres. Or rien n'est plus délicat que d'évaluer les variations du volume de glace. Des estimations précédentes se basaient sur des relevés satellites. Elles se sont heurtées à la difficulté de connaître les orbites avec la précision requise. En utilisant d'autres méthodes, deux équipes indépendantes ont publié leurs estimations le 21 juillet dans la revue Science.

Les mesures montrent que le volume de glace, constant au centre de l'île, diminue fortement dans les zones situées près de la côte, en dessous de 2000 mètres d'altitude. Chaque année, la calotte perdrait ainsi 50 kilomètres cubes de glace, l'équivalent d'une couche de plus d'un mètre sur toute la surface de la Suisse. Cette fonte contribuerait à 7% de la hausse du niveau de la mer constatée aujourd'hui, à raison d'un peu plus d'un millimètre en dix ans.

La première équipe, placée sous l'égide de la NASA, a mesuré l'altitude de la surface à dix centimètres près grâce à un système topographique embarqué dans un avion. L'aéronef a suivi douze lignes de vol qui couvrent les principaux bassins glaciaires. Des mesures réalisées en 1993 et 1994 ont été répétées cinq ans plus tard, en 1998 et 1999, afin de détecter les différences de hauteur.

Cette entreprise a nécessité la mise au point d'un pilote automatique beaucoup plus précis que ceux qui existaient jusqu'alors. La NASA a développé pour l'occasion un dispositif qui détermine la position de l'aéronef grâce à un système de localisation par satellite GPS (pour «Global Positionning System»). L'appareillage corrige automatiquement la trajectoire de l'appareil pour lui faire suivre une ligne de vol prédéfinie, avec une précision de 100 mètres sur des milliers de kilomètres. Un tour de force qui tient presque du bricolage: le système se compose d'un GPS branché sur un vulgaire PC, lequel transmet ses corrections aux gouvernes. Quant à la mesure de la topographie du sol, elle a été réalisée grâce à un télémètre laser qui balaie une bande de 200 mètres sous l'avion.

Au-dessus de 2000 mètres d'altitude, dans toute la partie centrale de l'île, les chercheurs ont observé des variations de hauteur de la surface de l'ordre de dix à vingt centimètres par année selon les régions. Globalement, ces changements se compensent mutuellement, et les scientifiques estiment que la masse de glace y reste à peu près constante. Près des côtes, en revanche, l'épaisseur de glace est en nette diminution. La surface de beaucoup de glaciers s'y abaisse de plus d'un mètre par année. Ce qui représente, selon les calculs des chercheurs, la perte de ces 50 kilomètres cubes de glace chaque année. La seule fonte de surface n'explique pas un tel abaissement. Les scientifiques supposent que la vitesse de progression des langues glaciaires a augmenté. La couche de glace, en s'étirant, s'amincirait. Les causes de cette accélération glaciaire restent obscures.

La seconde équipe a choisi une tout autre méthode. Elle a procédé à une comparaison de «ce qui entre» et «ce qui sort» de la partie de la calotte glaciaire située à plus de 2000 mètres d'altitude. Les chercheurs ont placé un grand nombre de stations de mesure sur le pourtour de la zone, long de quelque 5000 km. En repérant, grâce au GPS, la position de ces points à un ou deux ans d'intervalle, ils ont déterminé la vitesse d'écoulement de la glace. Son épaisseur a été mesurée à l'aide d'un radar spécial. Ces données permettent d'estimer la quantité de glace qui s'échappe de la zone chaque année.

Quant à l'apport de glace fraîche, il est dû aux précipitations qui s'abattent sur la surface considérée. Cette contribution a été évaluée à partir des données disponibles qui couvrent différentes périodes passées. Le bilan des chercheurs confirme les résultats obtenus par l'autre équipe: la calotte, en dépit de variations locales, n'est pas en train de rétrécir au-dessus de 2000 mètres d'altitude.

La question de savoir comment le climat influence la couverture glaciaire du Groenland (l'inlandsis) est compliquée. A l'échelle de quelques dizaines d'années, les variations météorologiques influencent les précipitations et les taux de fonte. Paradoxalement, selon les calculs actuels, un climat plus chaud provoquerait des chutes de neige plus abondantes et par conséquent une croissance de la couche de glace. Cet effet compenserait à peu près l'accélération de la fonte périphérique.

A ces variations à court terme, il faut ajouter un phénomène qui se déroule à une échelle de temps bien plus longue: la modification de l'écoulement glaciaire sous l'influence de la température. En effet, une glace «chaude» n'a pas les mêmes propriétés mécaniques qu'une glace «froide». De ce point de vue, les spécialistes estiment que la calotte réagit aux changements du climat avec des centaines ou des milliers d'années de retard, le temps qu'il faut pour qu'une variation de température se propage à travers la formidable épaisseur de glace, 1500 kilomètres en moyenne.

Une chose est sûre: les techniques de mesure modernes n'ont pas fini d'être sollicitées pour tenter de prévoir l'évolution future de l'inlandsis et les conséquences mondiales qu'aurait sa lente disparition.