Assez gêné dans son fauteuil, M. Javaheri croise et décroise les bras. Sollicité depuis des semaines par tous les moyens modernes de communication, cet homme rond et moustachu de 46 ans a fini par accepter le rendez-vous. Politesse persane, sans doute. Ses mains triturent une enveloppe blanche alors qu'autour de lui, une poignée d'acolytes s'agitent à servir du thé, du Farsi-Cola, des fruits et des pâtisseries. Quand enfin tout le monde s'est assis, il ouvre l'enveloppe et pose deux reproductions de peinture sur la table. «Voilà», dit-il.

Voilà une quinzaine de dames, un peu rigides, qui évoluent sur une place de Vienne. Ombrelles et froufrous de robes corsetées. On est au début du siècle, il n'y a pas d'automobile, juste un carrosse qui passe. Un nombre équivalent de messieurs conversent avec les dames ou les tiennent galamment par le bras. D'accord, les monuments qui entourent la place sont assez bien rendus, dans leur austérité impériale. Mais à vrai dire, l'œuvre de 37 centimètres sur 26,5 n'est pas de celles qui marquent une époque. N'était la signature, en bas à gauche: A. Hitler. La signature de l'autre aquarelle (un bâtiment du Ring de Vienne, 25 x 19 cm.) est identique.

«C'est bien de lui qu'il s'agit, lâche M. Javaheri dans un soupir. L'expert autrichien que nous avons fait venir a été formel. Elles datent de 1911 et 1912.» On l'a parfois oublié: Adolf Hitler, dictateur, a été étudiant en architecture et peintre du dimanche avant de chauffer les foules. Mais il ne reste pas grand-chose de ses œuvres: il aurait lui-même ordonné de les détruire au moment de sa prise du pouvoir en Allemagne, en 1933. Alors comment ces deux aquarelles se sont-elles retrouvées là, à Téhéran, dans la cave d'une grande fondation iranienne? M. Javaheri hausse les épaules: il ne sait pas ou il ne veut pas savoir.

Et pourtant il dirige la section Musée de la Fondation des Déshérités, M. Javaheri, ce qui fait de lui un conseiller direct de Mohsen Rafiqdoust, richissime patron des Déshérités dont les rumeurs, depuis un mois, annoncent la disgrâce. La Bonyad, comme on dit, est une institution tentaculaire et controversée, qui contrôlerait 40% de l'économie iranienne. Créée à la Révolution pour accueillir les trésors de la Fondation Pahlavi, du nom de la dernière dynastie en exil depuis le 1er février 1979, elle s'est ensuite enrichie des avoirs confisqués aux riches familles en fuite. Cela va d'usines entières à des statues anciennes, en passant par une ribambelle de Rolls Royce, de Jaguar et même un restaurant à Genève, rue du Rhône.

Aujourd'hui, la Fondation songe à restituer certains de ses biens, surtout les usines en faillite. Sa tâche sera énorme, si l'on songe qu'elle ne connaît pas toujours l'origine de son patrimoine. M. Javaheri, par exemple, ne sait pas si les deux aquarelles signées Adolf Hitler sont arrivées chez lui par la Fondation Pahlavi, propriété du dernier shah d'Iran, ou par une collection privée. Un ancien dignitaire impérial exilé aux Etats-Unis a réclamé ces œuvres il y a deux ans, un certain M. Afchar. Il a affirmé les avoir achetées chez un brocanteur berlinois, dans les années 1950, qui n'avait pas pris garde à la signature.

Mais une autre hypothèse veut qu'Hitler en personne ait offert ses délicates compositions à l'empereur iranien de l'époque, Reza Shah, via son ambassadeur à Berlin dans les années 1930, Mortache Saltane. Le dictateur allemand avait la plus grande admiration pour son homologue persan, un vulgaire officier arrivé au sommet à la faveur d'un coup de force en 1921. De plus, Hitler n'était pas du genre à oublier que c'est «aryen» qui a donné «iranien». Cette admiration était réciproque et c'est bien la raison de la déposition de Reza Shah en 1941 par les Britanniques, qui se sont alors partagé l'Iran avec l'Union soviétique pour en faire une plaque tournante de leur effort de guerre sur le front oriental.

Toujours est-il que les toiles sont là, au milieu des 60 000 autres éléments de la collection des Déshérités. Qu'en faire? M. Javaheri a vite remballé tous les acheteurs qui se sont présentés (des Japonais surtout): ces œuvres ne sont pas à vendre. D'ailleurs personne ne connaît leur valeur: l'estimation ridicule faite il y a quelques années a pris l'ascenseur au moment où l'on a compris qui était le peintre. L'ascenseur jusqu'où? La question reste sans réponse.

Depuis quelques années, la Bonyad ouvre musée sur musée. Un pour l'histoire de Téhéran, un sur le temps qui passe (montres et horloges), un sur la monnaie (collection saisissante de pièces de l'antiquité à nos jours). L'an prochain, elle ouvrira un musée de l'automobile et l'année suivante un musée des arts occidentaux. C'est là que les deux toiles devraient trouver leur place définitive. Entre plusieurs très belles pièces que le dictateur allemand qualifiait, à l'époque, d'art dégénéré.

«Les Européens ont pillé des millions de nos richesses archéologiques. Nous, au moins, on a récupéré d'Europe ces deux aquarelles.» Et M. Javaheri émet un petit rire. Jaune.