Ces prochaines semaines, Le Temps veut proposer un journalisme positif et sérieux sur des initiatives crédibles. Le but: dépasser le constat d'un problème pour écrire sur les moyens qui peuvent lui être apportés. Découvrez le premier épisode de notre série de portrait repats. Ces personnes issues de la diaspora africaine qui ont fait le choix de retourner s'établir sur le continent.

«Je suis née en exil au Congo (ancien Zaïre) et j’y ai passé toute mon enfance et mon adolescence. J’ai un prénom chrétien, Diane, et un prénom rwandais, Ngendo. A ce moment-là au Congo, Mobutu avait banni les noms chrétiens. Alors mon entourage m’appelait Ngendo. Après le génocide contre les Tutsis de 1994, mes parents sont retournés s’installer au Rwanda, qui tentait de se reconstruire. J’avais 18 ans et je suis partie étudier à l’Université de Fribourg. Là bien sûr c’était plus simple de me faire appeler Diane. Je suis arrivée chez mon oncle à Bulle, qui était alors professeur au collège et élu à Bulle (conseiller général), le premier Africain à arriver à cette fonction en Suisse. Je suis restée quinze ans dans la région, d’abord à Fribourg où j’ai fait un doctorat en statistiques puis deux ans à Zurich à Credit Suisse. Mais même si je me suis toujours plu en Suisse, j’allais régulièrement en vacances au Rwanda et je savais qu’un jour je viendrais m’y installer.

L’opportunité s’est présentée en 2009. On m’a proposé un contrat de travail comme conseillère à l’Institut national de statistiques dont j’ai ensuite pris la direction. Au début c’était très difficile. J’ai appris sur le tas, même si j’avais bien sûr un excellent background théorique. Dès mon arrivée, j’ai travaillé sur deux grandes enquêtes, la première sur la pauvreté dans le pays, la seconde sur la population. Leur but? Voir où le pays en était économiquement et socialement. Pour ce faire, j’ai voyagé à l’intérieur des terres et cela m’a vraiment beaucoup aidée à comprendre le Rwanda.

On était alors au milieu du programme Vision 2020, le programme général du gouvernement visant à faire du Rwanda un pays à revenu intermédiaire dans un délai de vingt ans. Le résultat des deux grandes enquêtes a permis d’attester que la pauvreté avait reculé de plus de 10% par rapport au dernier décompte cinq ans plus tôt. Et les autres domaines évalués obtinrent des scores tout aussi encourageants. C’était tellement excitant! En Suisse, je faisais carrière, mais là au Rwanda, j’avais vraiment l’impression de participer à un grand projet, d’être partie prenante de quelque chose de plus grand et noble.

A l’heure actuelle, je dirige la Banque de Kigali, qui est une banque commerciale. Mais une banque commerciale dans un pays en développement devient par la force des choses une banque de développement. C’est ce qui m’intéresse: accompagner des entreprises de production de ciment ou autres matériaux de construction, de biens de première nécessité ou même l’agroalimentaire de leur naissance à leur structuration puis à leur déploiement. Diriger une équipe aux profils variés pour contribuer au développement économique et social et créer de la valeur pour les actionnaires est très gratifiant. L’approche progressiste qu’a développée le Rwanda en donnant sa chance à tout le monde – y compris aux femmes et aux jeunes – est visionnaire.

Un rôle de modèle

Le Rwanda est un petit pays pauvre avec une histoire tragique. On revient de très loin. Il est malgré tout devenu stable, en plein essor économique et avec de grandes ambitions. On peut se promener à Kigali à 3h du matin sans être inquiété. Je vois beaucoup d’Africains originaires d’autres pays venir ici et être impressionnés par la propreté, l’ordre et par notre système de sécurité sociale. Nous n’avons pas beaucoup de matières premières, mais nous tablons sur les ressources humaines avant tout pour développer les services, l’agriculture et l’industrie. J’espère que nous pouvons jouer un rôle de modèle et inspirer les pays plus grands, avec plus de ressources.

Aujourd’hui j’ai 45 ans. Je vis à Kigali depuis douze ans. Je m’y suis mariée et j’ai 3 enfants de 6, 8 et 10 ans. Je suis retournée accoucher en Suisse pour les deux premières naissances. J’aime le calme et la civilité qui existent en Suisse et aussi ce côté prévisible. Si l’on fait ce que les gens attendent de vous, tout se passe bien. Il y a un côté rassurant là-dedans. Et enfin j’aime aussi cette forme d’humilité, de discrétion. Cela m’est très utile dans ma nouvelle fonction où beaucoup s’attendent à ce que je me comporte de façon arrogante, simplement parce que je suis à la tête de l’entreprise. Je voyage beaucoup pour le travail et je suis revenue en Europe, dont quelques fois à Genève. Mon mari, qui travaille dans la construction, est aussi rentré après avoir vécu en France. Nous partageons tous deux la même nostalgie pour les fromages. Chaque fois que quelqu’un nous rend visite d’Europe, on lui demande de nous en apporter. Et dès qu’on peut on essaie de faire une fondue ou une raclette! Plus sérieusement, je garde toujours un intérêt pour la Suisse. Pour le moment, le Rwanda et la Suisse n’entretiennent pas beaucoup de relations. J’aimerais beaucoup que cela change.»

Nos remerciements à la CCISR (Chambre de commerce Suisse Rwanda) pour l’organisation de l’entretien et de la session photo.