«Nous voilà fiancés depuis presque un an et nous ne nous sommes pas encore rencontrés seuls, pas même une heure! N'est-ce pas de la folie? Tout ce qui fait partie habituellement du temps des fiançailles, tout ce qui est sensuel et érotique, nous devons consciemment le refouler, nous avons dû nous donner notre premier baiser sous les yeux de Roeder (le juge).» C'est en prison que le célèbre théologien protestant allemand Dietrich Bonhoeffer, chantre d'un christianisme non religieux et connu pour avoir participé à la conspiration contre Hitler qui échoua le 20 juillet 1944, écrit cette lettre à son ami Eberhard Bethge. La femme dont il parle est en fait une jeune fille de 18 ans: Maria von Wedemeyer. Avant d'être arrêté par la Gestapo en avril 1943, Dietrich Bonhoeffer a demandé Maria en mariage. Mais les noces n'auront jamais lieu: Dietrich Bonhoeffer sera exécuté par les Allemands au camp de Flossenbürg à la fin de la guerre, et Maria ne l'apprendra que quelques mois plus tard.

Destin tragique que celui de ce couple qui a appris à se connaître et à s'aimer au travers de deux ans de correspondance. Les lettres échangées entre les deux amoureux viennent d'être traduites en français et sont publiées aux éditions Labor et Fides. Pendant trois ans, une équipe s'est réunie autour du professeur genevois Henry Mottu pour donner à cette correspondance une vie dans la langue de Voltaire.

Dietrich a 36 ans lorsqu'il rencontre Maria en 1942, alors âgée de 18 ans. Il fait partie d'un réseau de résistants allemands conspirant contre Hitler. En juin 1942, Dietrich fait la connaissance de Maria, qui appartient à la noblesse terrienne allemande. Il en tombe amoureux et déclare ses sentiments. La mère de Maria estime cependant que sa fille est trop jeune pour prendre une décision. En novembre 1942, elle impose aux deux amoureux un temps d'attente probatoire d'un an, pendant lequel les jeunes gens ne doivent avoir aucun contact. Pourtant, au début du mois de janvier, Maria informe sa mère de sa décision irrévocable d'épouser le jeune pasteur. La mère de Maria maintient le délai de séparation entre les jeunes gens, mais autorise sa fille à écrire à celui qui est désormais son fiancé. C'est le 13 janvier 1943 que débute la correspondance entre Maria et Dietrich.

Les jeunes gens respectent le délai probatoire. Mais, en avril, Dietrich est arrêté par la Gestapo qui le soupçonne de comploter contre le Führer, et enfermé à la prison de Tegel à Berlin. Au début de son emprisonnement, Dietrich n'a le droit d'écrire qu'une lettre à ses parents tous les dix jours. Maria doit donc se contenter de lire les extraits qui la concernent. Mais Dietrich peut recevoir des lettres de sa fiancée.

Dans le courrier qu'elle lui envoie, Maria se montre d'une grande franchise. Afin de mieux connaître Dietrich, cette passionnée de mathématiques essaie de lire les livres de théologie qu'il a publiés, mais elle s'ennuie très vite, comme elle l'écrit sans ambages à son fiancé: «Chaque soir, je lis quelques passages dans tes livres […]. Je dois t'avouer que je suis souvent très captivée par le début d'une phrase, mais que je m'endors avant sa fin. Aussi, le lendemain, je ne peux pas faire autrement que de tout reprendre.» En juillet 1943, elle se montre plus audacieuse: «Ma mère et grand-mère sont d'avis que je devrais me former un peu en théologie. Mais je ne le souhaite pas, je trouve les livres de théologie – sauf les tiens – la plupart du temps très ennuyeux […].». Peu après, elle se lasse définitivement: «Il faut que je t'écrive maintenant quelque chose de très choquant: la théologie est pour moi une science totalement incompréhensible. Là où je l'ai rencontrée […], j'ai toujours eu l'impression qu'elle essayait d'expliquer par la raison ce qui est une simple et claire affaire de foi.»

Bientôt, Dietrich peut écrire à sa fiancée directement. Mais il n'oublie pas que chacune de leurs lettres passe sous l'œil vigilant de la censure. Les amoureux se voient aussi de temps en temps au parloir de la prison de Tegel. Ces rencontres durent peu de temps et ont toujours lieu en présence d'un tiers.

Dans ses lettres, Dietrich tente de rester optimiste, malgré les interrogatoires difficiles qu'il endure. Il l'encourage à réaliser ses envies, la console quand elle est triste. Au moment où elle désespère jamais le revoir, il la remercie pour sa franchise, et lui écrit ceci: «L'amour n'est pas quelque chose en soi, mais il est tel que sont les personnes et tel qu'elles sont devenues. Je ne veux pas un amour quelconque, ni même «l'Amour», mais je veux ton amour, qui est comme tu es, et je veux que toi aussi, tu ne trouves chez moi rien d'autre que mon amour, mais que tu le trouves entièrement.»

Le 20 juillet 1944, le coup d'Etat contre Hitler échoue, et le filet se resserre autour de Dietrich Bonhoeffer. Le 22 septembre, la Gestapo découvre les archives secrètes des conspirateurs. La culpabilité de Bonhoeffer ne fait plus aucun doute. Il est transféré dans une prison située à la Prinz-Albrecht-Strasse. Dans la dernière lettre que sa fiancée recevra de lui, Dietrich écrit: «Ne pense donc pas que je sois malheureux. Que veut dire, au fond, être heureux et malheureux? Cela dépend, en réalité, si peu des circonstances extérieures, mais seulement de ce que l'on vit à l'intérieur de soi. La pensée de t'avoir me rend chaque jour heureux, joyeux et plein de bonheur.»

Au début du mois d'avril, Bonhoeffer est transféré au camp de concentration de Flossenbürg, où il est exécuté le 8 par pendaison avec d'autres conspirateurs. Maria n'apprendra la nouvelle qu'en juin. Par la suite, elle fera des études de mathématiques, ira habiter aux Etats-Unis, se mariera à deux reprises, occupera un poste de cadre dans une entreprise américaine. Ce n'est qu'en 1976, lorsqu'elle prendra conscience du rayonnement international de Dietrich Bonhoeffer, qu'elle acceptera de voir leurs lettres publiées. Maria est morte le 16 novembre 1977.

Dietrich Bonhoeffer-Maria von Wedemeyer, Lettres de fiançailles. Cellule 92. 1943-1945, Genève, Labor et Fides, 1998, 277p.