Décidément, Dieu préoccupe les athées en ce moment. Il y a quelques semaines, Michel Onfray publiait son Traité d'athéologie, un pamphlet contre les religions (LT des 26.02 et 03.03.2005). Aujourd'hui, le philosophe français Dany-Robert Dufour s'interroge sur le besoin de croyance des hommes qui perdure à travers les âges. «Dieu est une erreur de l'homme», écrit cet athée convaincu, mais «une erreur rigoureusement nécessaire». Entretien.

Le Temps: Vous revendiquez votre athéisme, mais vous consacrez un livre à prouver l'existence de Dieu. C'est une démarche surprenante…

Dany-Robert Dufour: La permanence du sentiment religieux chez l'homme à travers les siècles est une donnée que le philosophe ne peut ignorer. Il s'agit d'une vérité anthropologique, et mon athéisme est la meilleure place pour l'observer.

– L'existence de Dieu est une nécessité psychique dans la tête des hommes, écrivez-vous. A quel besoin correspond-elle?

– Avant de répondre à la question, il faut préciser que l'homme est un «néotène». Cette donnée anthropologique, introduite il y a environ un siècle, exprime le fait que l'homme, contrairement aux animaux, naît prématuré et inachevé dans la nature: cloisons cardiaques non fermées à la naissance, immaturité postnatale du système nerveux pyramidal, insuffisance des alvéoles pulmonaires, boîte crânienne non fermée, absence de système pileux et de dentition de lait, etc. Cette prématuration implique notamment un allongement considérable de la période de maternage. Dès la naissance, l'homme se trouve donc dans un état de non-finition. De plus, il n'occupe pas de place particulière dans la hiérarchie des espèces. L'homme n'est pas fait pour vivre en plaine plutôt qu'en montagne, il n'est pas spécialement adapté à la course ou à l'escalade des arbres, il n'est pas finalisé pour manger du poisson plutôt que de la viande, il est inadapté à tout milieu et à tout environnement. Il éprouve donc le besoin de s'achever ailleurs, dans la culture. Pour survivre et se rendre le monde habitable, il a recours à des prothèses, comme la technique ou la fiction. Son besoin de croyances tient à cette nécessité d'un achèvement dans la culture.

– C'est-à-dire?

– Mon avis est que l'homme est un animal politique, et qu'il a besoin de construire une figure centrale pour organiser et assumer sa grégarité. En clair: à l'instar des animaux, il a besoin d'un mâle dominant. Cependant, il ne peut trouver cette figure dominante parmi ses semblables. Il va donc l'inventer, par la parole et l'imaginaire. Cette figure, que j'appelle le Grand Sujet, a pris différentes formes au cours de l'histoire: le Totem, la Physis des Grecs, le Dieu des monothéismes, le Prolétariat, etc. L'homme est un être profondément religieux parce qu'il a besoin de ce détour symbolique pour se construire. Son manque au niveau de la nature l'oblige à créer une surnature, et à croire à cette chimère.

– Les systèmes politiques que les hommes se sont donnés au cours des âges ne peuvent-ils jouer la figure du mâle dominant?

– Non. Il y a bien sûr des mâles dominants parmi les hommes, mais eux-mêmes ont besoin d'un Grand Sujet, et donc du religieux, pour fonder leur légitimité. C'est la raison pour laquelle la monarchie s'est inscrite dans le droit divin. Observez les démocraties: depuis la fin de la guerre 39-45, elles sont marquées par l'absence de transcendance et de Grand Sujet. Ce déficit engendre le délitement des cadres symboliques et une crise de la légitimité politique. Il a aussi des conséquences sur l'individu. Du moment que l'homme n'est plus le sujet d'un Grand Sujet, il doit se construire tout seul. Mais comment y parvenir sans passer par la figure d'un Autre symbolique? Enfin, ce déficit est aussi à l'origine des fondamentalismes religieux. Toutes les figures du Grand Sujet s'étant effondrées, il faut les reconstruire, plus grandes et plus omnipotentes.

– Quelle est encore la fonction d'une fête comme celle de Pâques?

– Une fête de ce type est indispensable au néotène pour affirmer l'existence du Grand Sujet. Le cadre éclaté de nos démocraties et la disparition des fêtes religieuses impliquent une perte des repères. Par exemple, le fait que l'on cache la mort dans les sociétés d'aujourd'hui induit des bouleversements dans la maturité des individus.

– Quelles sont les conséquences de la mort de Dieu annoncée par les philosophes?

– La mort de Dieu a libéré l'homme de toutes ses inhibitions. La sortie de la religion a été trop rapide, et les individus se retrouvent sans cadre symbolique. Ce qui fait craindre des retours de sauvagerie. Le climat actuel de levée des interdits et d'accroissement de la tolérance révèle que perdure un véritable projet post-nazi de sacrification de l'humain. L'endommagement du cadre symbolique laisse craindre que plus rien ne pourra s'opposer aux manipulations visant à transformer l'humain, et que le champ sera libre pour les apprentis sorciers. L'achèvement de l'homme ne sera plus pris en charge par des procédés symboliques, mais par des moyens réels.

– L'homme n'a donc pas les moyens de vivre sans Dieu?

– Je dirais plutôt qu'il n'a pas les moyens de vivre sans une forme de transcendance. Nous sommes sortis des cadres monothéistes, et nous avons besoin d'une nouvelle souveraineté qui serait faite d'un certain nombre de lois. Une transcendance laïque, en somme, qui serait compatible avec l'athéisme et la croyance. Y a-t-il une autonomie possible pour l'homme? Je pense que oui, mais c'est un processus extrêmement long et difficile, qui demande toute une vie. L'accès à une nouvelle condition subjective enfin libérée des idoles est loin de se présenter automatiquement avec la chute des Grands Sujets.

On achève bien les hommes. De quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. De Dany-Robert Dufour, Denoël, 350 p.