Si l'on n'en possède pas l'adresse, on trouve difficilement cette petite synagogue du XVIIe arrondissement, discrètement nichée dans une rue en pente, dans un immeuble moderne. Pauline Bebe a l'air d'une étudiante lorsqu'elle arrive enfin. Elle a 36 ans, trois enfants et un époux rabbin. Ce n'est que lorsqu'elle pose sa kippa (calotte) sur la tête que, soudain, on prend conscience que l'on a en face de soi la seule femme rabbin d'Europe. Une pionnière, comme Régina Jonas avant elle, une Berlinoise née en 1902, qui fut la première femme rabbin à être ordonnée. C'était en 1935. Elle fut assassinée à Auschwitz neuf ans plus tard.

Le chemin parcouru par Pauline Bebe pour parvenir à diriger la petite communauté juive libérale parisienne du XVIIe arrondissement, qui compte 200 familles, n'a pas été une vallée de roses. Parce qu'elle est femme, elle s'est heurtée à tous les écueils. Hypokhâgne, licence d'hébreu aux Langues orientales, Ecole des Hautes études du Judaïsme. Elle poursuit des études rabbiniques au Collège Léo Baeck (seul collège libéral mixte d'Europe) pendant deux ans à Londres, puis étudie à Jérusalem au Hebrew Union College, à Neve Schechter et à l'université hébraïque. En juillet 1990, elle est nommée première femme rabbin de France.

L'ouvrage de Pauline Bebe, «Isha» (la femme en hébreu), parle d'un sujet qu'elle connaît bien: le rôle assigné au «sexe faible» dans une société patriarcale. Dans un langage très clair, et sous la forme d'un dictionnaire, elle évoque les principaux mythes et traditions, aborde différents thèmes comme la virginité, la contraception, l'homosexualité, le plaisir, la stérilité, le divorce, etc. au regard des écritures. Et surtout, elle raconte ces figures féminines qui traversent la Bible et le Talmud: Eve, Esther, Noémie, Rachel, la reine de Saba, Ruth, la Shulamite (du Cantique des Cantiques),… Son ouvrage déconcerte: il ébranle les mythes fondateurs de la société, en les éclairant d'une lumière neuve. Pauline Bebe porte sur eux un regard de femme contemporaine, comme lavé de tout le poids des traditions. «Le Dieu de l'humanité n'a pu dicter la domination d'une moitié de la population sur l'autre», écrit-elle. Interview.

Le Temps: Votre livre, contrairement à son intitulé, ne parle pas seulement aux femmes juives, mais à toutes les femmes du «Livre», qu'elles soient chrétiennes ou musulmanes…

Pauline Bebe: J'irais même plus loin: je pense que ce livre touche toutes les femmes, religieuses ou pas. Les sociétés laïques se sont inspirées des mythes fondateurs bibliques pour leur construction. Or, ce qui est à la base des mythes, ce sont des problèmes humains. Pourquoi doit-on travailler à la sueur de son front? Pourquoi la femme accouche-t-elle dans la douleur? Pourquoi l'homme serait-il supérieur à la femme? Les mythes nous aident à comprendre comment un état patriarcal s'est institué dans une société donnée. De qui sommes-nous les héritiers? Les débats que l'on croit modernes sont vieux de milliers d'années. Prenez le mythe d'Adam, de Lilith* et d'Eve et toute cette polémique pour savoir qui de Lilith ou d'Adam sera dessus ou dessous durant l'acte sexuel. C'est extraordinaire de voir que la position physique est le point de départ d'un débat sur la domination de l'homme sur la femme! Adam dit à Lilith qu'elle lui est inférieure, elle lui répond qu'elle est son égale: elle choisira de partir. Adam demandera une autre femme et recevra Eve, plus docile. Prenez encore la reine Vashti, dans le livre d'Esther: elle a tenu tête à son époux qui voulait la déshonorer en public, elle a été chassée pour cela. Or on lui attribue le mauvais rôle. La femme désobéissante a été punie: le roi a pris Esther, plus soumise, comme reine à la place de Vashti. Tout cela ne fait que confirmer le monde patriarcal.

– A quel personnage biblique la femme d'aujourd'hui peut-elle s'identifier le mieux?

– Sans doute la Shulamite du Cantique des Cantiques, qui exprime sa volonté et sa voix. Qui vit son amour en toute indépendance.

– Pourquoi un tel ouvrage maintenant? Y avait-il une nécessité historique?

– En fait, ce livre est une commande. On me l'avait demandé lorsque je suis devenue rabbin, en 1990. La demande a été réitérée en 1995. Il n'existe pas de livre critique sur la femme et le judaïsme. Peut-être que c'était le bon moment pour le sortir? Il y a dix ans, il aurait sans doute été écarté. Le monde religieux a été touché par l'évolution du statut des femmes. Il est vrai que les thèses des fondamentalistes sont les plus voyantes – regardez le succès de «Kadosh», le film d'Amos Gitai, par exemple – et donnent lieu à une grande médiatisation. Mais il est important que l'on sache qu'il existe d'autres formes du judaïsme, plus ouvertes à l'évolution de la société.

– Dans la société laïque, justement, la femme s'est battue pour trouver sa place face à l'homme. Elle a acquis certains droits. Pensez-vous qu'une de ses luttes aujourd'hui soit de trouver son identité face à Dieu?

– La démarche est en cours. Concernant l'égalité dans la société, on en est encore loin. La publicité, le vocabulaire courant est toujours aussi sexiste, et on continue à dire aux hommes «Ne pleure pas comme une fille». Dans un tel contexte, comment envisager d'égalité religieuse? Dans la communauté libérale, nous cherchons une forme de spiritualité neutre, pas sexiste. Ce n'est pas facile. Comme en français, l'hébreu ne connaît pas le genre «neutre». Il existe 70 mots pour désigner «Dieu» dans la tradition. Des propositions ont été faites pour alterner les images féminines et masculines. Cela se pratique déjà dans la liturgie. La réflexion ne fait que commencer.

«Isha, dictionnaire des femmes et du judaïsme» de Pauline Bebe, Ed Calmann-Lévy, mai 2001

* Lilith est une figure légendaire qui n'apparaît qu'une seule fois dans la Bible (Esaïe 24: 14). Comme elle prônait l'égalité, elle n'arrivait pas à s'entendre avec Adam. Elle a choisi de le quitter. Malgré l'interdiction, elle a prononcé le nom divin (qui aurait, selon des textes rabbiniques, un pouvoir magique) et s'envola dans l'espace. Dieu envoya des anges pour la ramener. Comme elle refusa de revenir, elle fut condamnée à être responsable de la mort de cent enfants par jour.