En bateau

Le dilemme du tramway

Cinq personnes sont ligotées sur les rails du tram. Depuis un pont, vous voyez qu’un wagon, sans freins ni chauffeur déboule à l’horizon. A côté de vous, un homme obèse observe la scène, penché sur la balustrade. En un éclair de lucidité, vous estimez que sa masse corporelle permettrait d’arrêter le véhicule en cas de collision. Il suffirait de lui attraper les jambes et de le faire basculer par-dessus le pont avant que le tram n’écrase les cinq malheureux…

Seriez-vous prêt à le faire? Réfléchissez un peu. Seriez-vous prêt à tuer une personne pour en sauver cinq autres?

La recherche en sciences sociales est pleine de ces questions super-sympas, dont il faudrait se rappeler, en fin de soirée entre amis, quand la conversation s’enlise à table, entre la poire et le fromage. Celle-ci est l’une des nombreuses variantes du classique dilemme du tramway, inventé dans les années 1960, et souvent utilisée depuis pour identifier les facteurs influençant les décisions qui relèvent de l’éthique.

Bien entendu, l’immense majorité des gens répond qu’ils ne balanceraient pas le gros. Alors qu’une rationalité froide recommande, à cinq contre un, c’est-à-dire sans conteste, de ne pas hésiter un instant.

C’est à coup d’études dans ce genre que les sciences sociales ont fini par avoir la peau de l’homo œconomicus, ce mythe de l’homme rationnel. Or, deux récentes études pourraient le ressusciter… dans les entreprises multinationales, par exemple.

En effet, des chercheurs de l’Université de Chicago ont montré que la langue dans laquelle la question est posée influence considérablement le degré de moralité de la réponse. Dans une langue qui n’est pas maternelle, mais néanmoins maîtrisée, les sujets se montreraient plus utilitaristes dans leur choix. Autrement dit: si vous n’êtes pas de langue maternelle française, mais que vous lisez cette chronique, en la comprenant parfaitement, il y a 13% de chance supplémentaire, par rapport aux francophones, pour que vous vous déclariez prêt à pousser l’homme du pont. Pourquoi? Parce que réfléchir dans une langue qui n’est pas celle dans laquelle on a grandi contribuerait à mettre les affects à distance et amènerait, globalement, à penser de façon moins émotionnelle.

Alors, bien sûr, on peut toujours se dire que c’est encore une de ces études à la noix. C’est d’ailleurs ce que j’ai commencé par penser. Mais en y réfléchissant, quelque chose dans celle-ci dit une évidence qu’il est toujours bon de rappeler, surtout dans une région aussi plurilingue que la nôtre: aussi bien qu’on la maîtrise, on ne pense pas de la même manière dans une langue étrangère. Pour le meilleur ou pour le pire?

A l’échelle d’une multinationale, où l’on travaille en lingua franca, la plupart des gens doivent, quotidiennement, répondre à des questions qui leur sont adressées dans leur seconde langue. Imaginons, par exemple, une circulaire interne, en anglais, demandant qui, chez Nestlé, Credit Suisse ou Philip Morris, serait d’accord de tuer un homme pour en sauver cinq autres. Et bien, elle pourrait récolter davantage de volontaires dans ce contexte plurilingue que dans un autre. Il y a de quoi se réjouir, franchement, de tant de rationalité chez les grands acteurs de l’économie. Vous ne trouvez pas?

Seriez-vous prêt à tuer une personne pouren sauver cinq autres?