«Mon plus gros défaut, c'est moi-même.»

Ainsi parle Yves Saint Laurent. Et celui qui a vu le couturier fuir la foule, au crépuscule d'un de ses défilés, l'imaginera sans effort en train de lâcher cet aveu. Refaisons-nous la scène. Saint Laurent reçoit la journaliste Laurence Benaïm. On imagine le couturier terré derrière l'écran de ses angoisses. Lui: «Plus je vieillis, plus je suis hanté par ce désir de perfection et c'est pour cela que c'est difficile, je n'avais pas cette perfection quand j'étais si jeune.» La journaliste: «Qu'est-ce qu'une femme heureuse?» Lui: «Une femme qui n'a pas besoin de grand-chose.» Elle: «Et votre idéal de bonheur terrestre?» Lui: «La lumière de Marrakech, c'est la lumière du bonheur...» Elle: «Votre principal trait de caractère?» Lui: «La timidité.» Elle: «Et votre plus grand défaut?» Lui: «C'est moi-même.»*

C'est donc cet homme, ce taiseux sans cesse léché par ses fantômes noirs, ce génie dont Duras, dans un texte bouleversant, a écrit qu'elle n'avait jamais croisé d'oiseau autant aveuglé par ses propres peurs, c'est donc cet agoraphobe brusquement amaigri qui va devenir le couturier le plus médiatisé de la planète en défilant, dimanche soir, au Stade de France, avant la finale du Mondial devant 80 000 supporters et presque 2 milliards de téléspectateurs.

Pour l'occasion, la maison françraise a ressorti de ses malles et de ses musées 300 modèles piqués dans les 174 collections dessinées par le maître en quarante ans de couture. «Ce sera l'entrée de l'éternel féminin dans le temple de l'homme», claironne Pierre Bergé, PDG de la griffe.

Dans les coulisses du stade s'agitent déjà une armée de 170 habilleuses, une volière de 70 coiffeurs, des centaines de techniciens slalomant entre les 400 paires de chaussures spécialement créées pour l'occasion (les talons ont été rabotés ou remplacés par des plateaux compensés, pour ne pas blesser le gazon de Zidane et Ronaldo).

A 19 heures 45, trois cents mannequins fouleront la pelouse, entourant un saint des saints de top models: la formidable Jodie Kidd dans la robe Mondrian; Laetitia Casta, femelle brise-glace choisie pour porter le fameux cœur porte-bonheur de la maison; et Katoucha, la muse sombre qui a traversé les années 80 de son allure de couleuvre princière; et cette chichiteuse de Carla Bruni dont on se demande ce qu'elle va inventer pour se faire remarquer; et Adriana, la fiancée du défenseur français Christian Karembeu, celle dont les jambes en compas pourraient tracer le plus large cercle du monde; et peut-être même Alek Wek tellement branchée parce qu'elle était, il y a peu, réfugiée et sans toit dans les rues de Londres…

Après trois minutes de roulements et de percussions pour faire taire les supporters, le Boléro de Ravel tentera de se faire le moins pompier possible, et les filles hors de prix de ranimer l'époque des premières sahariennes, l'émoi que firent s'envoler les premiers noirs smokings féminins poudre de riz, le carambolage des bleus Ispahan et des roses David Austin, et ces provocations que furent le premier caban masculin (1962), le premier tailleur-pantalon (1966) ou les premiers frissons exotiques de la haute couture.

Dimanche pourtant, que les seins dénudés par le gazar sembleront anodins à ceux qui se souviendront des scandales que déclenchèrent certains défilés saint-laurenciens. Quel barda pour rendre hommage à un couturier qui s'est toujours appliqué, avec une légèreté inimitable, à révéler l'essence du chaloupement sous le pantalon androgyne. Que de flonflons pour celui qui, aujourd'hui encore, défile dans le quasi-silence des salons dorés. Que de reconnaissance ampoulée pour cet homme qui avance précédé par le déni de soi-même. Et que de bruit pour celui qui a su faire entendre, mieux que ses pairs, «le merveilleux silence du vêtement.»

Si Saint Laurent n'en finit plus de donner le spectacle d'un génie dilué dans les vapes de ses angoisses, sa marque, elle, est en train de redresser la barre. La griffe a obtenu de dessiner les tenues officielles de la Coupe du monde, celles des 4000 hôtesses notamment. Le défilé qui lui vaudra, dimanche, une publicité immense, elle l'a obtenu pour environ 5 millions de francs suisses seulement – une bagatelle quand on pense que Coca a payé 25 millions le droit d'utiliser le logo du Mondial…

Dans les coulisses de la griffe, les remaniements se sont succédé, sur un mode feutré qui contraste avec l'arrivée bruyante des stylistes anglais à Paris (Galliano chez Dior, McQueen chez Givenchy). Quel profane sait par exemple que c'est le jeune Hedi Slimane qui dessine et supervise les lignes masculines de Saint Laurent depuis quatre saisons, leur redonnant crédibilité, cohérence et électricité? D'ici peu, une ligne Yves Saint Laurent Jean's sera commercialisée, en commençant par le Japon, tandis qu'on voit réapparaître des habits masculins YSL dans les boutiques hype comme Colette, à Paris. Surtout, la maison a engagé, il y a un mois, un transfuge de chez Laroche, Albert Elbaz, comme responsable du prêt-à-porter féminin. Yves Saint Laurent ne dessine donc plus que la haute couture, soit une quantité de modèles réduite. De toute façon, le contrat signé par Bergé et Saint Laurent, lorsqu'ils ont vendu leur maison, stipule que le premier quittera son poste en 2001 et que l'autre pourra rester jusqu'en 2005. Après quoi… Après quoi, le nom de Saint Laurent voguera sans eux. «Après nous le déluge», a l'habitude de répéter un Bergé qui clame haut et fort que la haute couture mourra avec la retraite de son poulain, et qui a été le premier patron à diffuser ses défilés couture en direct sur Internet.

Les chroniqueuses de mode, toujours piquées de formules définitives, disent que Coco Chanel a libéré les femmes. Et que Saint Laurent leur a donné le pouvoir. Coco, en tout cas, était une terrienne, une battante, une gagneuse qui, au seuil de sa mort, pestait contre la terre entière et n'avait pas de mots assez durs sur les femmes seules – ce qu'elle était. Saint Laurent traverse désormais le monde en l'effleurant le moins possible, loin du théâtre spéculaire de la mode, dessinant des vêtements faits pour révéler plus que pour dénuder, tellement légers qu'ils savent emprisonner dans leurs mailles le temps éperdu. Le temps d'un couturier dont on finit toujours par parler comme s'il était déjà mort. Celui d'un jeune créateur qui, à 20 ans, lorsqu'on lui demandait quel était pour lui le comble du bonheur, répondait déjà: «M'évanouir dans les bras de l'être aimé.»

* Ces bribes d'interview sont adaptées du remarquable magazine «Dutch» (hiver 97). Laurence Benaïm a par ailleurs signé «Yves Saint Laurent», Grasset.