Il sait faire parler la poudre comme personne. Vautré dans son appartement londonien ou allongé sur le lit d'une suite d'hôtel cossu, il s'est donné en pâture, le nez plongé dans les lignes blanches, ou les lèvres serrées autour d'une pipe à crack. Le plus souvent, accompagné de femmes de rêve, belles et talentueuses. Avec lui, Kate Moss a perdu quelques kilos et beaucoup de contrats publicitaires signés avec de grandes maisons de mode. Dans la chambre du chanteur, Amy Whinehouse a trouvé un alter ego accompli pour poursuivre sa lente descente aux enfers. Pete Doherty passe pour le dernier prince noir de la défonce, pour un pervertisseur de la jeunesse qui corrompt et salit tout sur son passage. Même un de ses chats, pincé aux prises avec une dose d'héroïne allongée par son patron junkie.

On peut ne jamais avoir écouté les Libertines ou vu à l'œuvre les Babyshambles – passé et présent musical du chanteur – mais personne n'aura échappé aux photos des tabloïds anglais, reproduites par la planète entière, où son regard révulsé attestait d'un degré de perdition ultime. Ces clichés volés et exfiltrés ont fait le bonheur des lecteurs de torchons. Ils ont donné un sens à la traque obsessionnelle qui accompagne chaque pas de l'artiste. Pete est le énième sujet préféré dans l'histoire des paparazzi d'outre-Manche. Il perpétue l'intérêt morbide pour tout ce qui brûle à petit feu, pour tout ce qui s'autodétruit dans un spectacle de soi qui sent le gâchis. Derrière chaque photo, la question de la disparition hante les esprits. L'Ecossais Peter Howson a saisi la portée de l'affaire et l'a mise en scène avec ses tableaux, exposés récemment dans une galerie de Glasgow. On y voit le chanteur allongé, dans son dernier repos. «Il pourrait, s'il le voulait, devenir le bon type de héros», lancera le plasticien pour justifier son memento mori.

Sauver sa peau? Pete doit y penser, sans doute. Le nombre de cures de désintoxication parle pour lui. Comme ses déclarations de bonnes intentions qui suivent les sorties de clinique, ses «je ne le ferai plus jamais» qui laissent apercevoir, à chaque fois, la possible rupture du pacte. Car l'artiste oscille en permanence entre dissolution et instinct de survie. Il y a quelques semaines à peine, il s'engageait avec la chaîne Channel4 pour une série d'émissions à tourner au nord de l'Angleterre, au cœur d'un paysage sinistre et désœuvré. Il aurait dû rencontrer de jeunes laminés par la drogue pour les aider à s'en sortir. Un mois plus tard, entre avril et mai, le projet capotait minablement: Doherty se retrouvait derrière les barreaux pour avoir cassé les conditions de sa mise à l'épreuve par la justice. Il languit au frais pendant 29 jours. A la sortie, il pense à ses chats, qu'il veut couvrir de caresses, et au rhum, auquel il n'a plus goûté depuis trop longtemps. Mais il dit aussi avoir retrouvé le goût de l'écriture.

La littérature, avec la musique, est depuis l'enfance son arme pour affronter les adversités. Le refuge de l'imagination face à l'éducation rigide que lui impose son père, militaire de carrière. L'enfant est doué. Il phagocyte les livres, écrit des poèmes et remporte un prix de composition décerné par le British Council. La douleur des déracinements constants à travers le pays, rythmés par les missions du père, trouve là une catharsis. Sa plume, il l'imbibe dans l'encre noire et mélancolique de Morrissey, chanteur du désespoir chez les Smith. L'adolescent est frêle et pâle. Il a le regard triste et se fait traiter de «tarlouze» dans les écoles qu'il traverse. Il est encore très loin du statut d'icône déréglée.

Il ne faudra qu'une rencontre pour que ce destin se dessine. A la fin des années 90, Doherty croise le guitariste Carl Barat. La complicité entre les deux est de celles qui ont fait les grands groupes de rock (Lennon-McCartney, Jagger-Richards, Morrissey-Marr). Ils fondent The Libertines en 2001 et dès le premier album, leur recette, qui mélange des résidus de punk, de pop et de rock garage, fait mouche. Avec le premier album, Up the Bracket (2002), le magazine New Musical Express nomme la bande meilleur nouveau groupe de l'année. L'idylle résiste aux premières plongées dans la drogue du chanteur. Mais elle sera rompue en 2004, alors que le deuxième album, éponyme, sort dans les bacs. Ravagé par les abus, Doherty refuse de partir en tournée. Pire, il consomme la rupture en entrant par effraction dans l'appartement de Barat, où il dérobe une guitare et un ordinateur. Premiers mois de prison, et dissolution du groupe.

Pete ira voir ailleurs, avec les Babyshambles et ses deux albums en forme de confession: Down in Albion en 2004 et Shotter's Nation en 2007. Mais le grand public a entre-temps oublié l'artiste et ne retient désormais que ses frasques, ses virées nocturnes qui s'achèvent avec des bagarres et des consommations encyclopédiques de substances. Le trouble-fête de la scène londonienne fascine et inquiète. Hedi Slimane, ancien créateur de Dior Homme, le suit durant des mois et fixe sur argentique la décadence d'un chanteur à la minceur maladive. Cela donnera en 2005 Birth of a Cult, recueil de photos sans masques. Deux ans plus tard, Roberto Cavalli, lui, transforme Pete en James Dean pour une campagne publicitaire de sa collection. Cavalli est un styliste. Il ne faudrait pas qu'il découvre un goût pour la prédiction.