Fête

La disco des campagnes coupe le son

Lieux festifs des années 1980-1990, les boîtes de nuit peinent aujourd’hui à attirer le noctambule, surtout hors les villes. On fait la teuf différemment et on entre en piste via les réseaux sociaux

Derrière les platines, il se fait appeler DJ Collins. En référence au grand Phil? Il secoue la tête: «Non, rien à voir. Ça remonte à l’enfance. Mon nom, c’est Maillard et les copains disaient Colin pour «colin-maillard», ça m’est resté.» On retrouve ce midi-là Cédric Maillard, alias DJ Collins, dans une pizzeria bondée de Saignelégier. Il vient de fêter ses 40 ans, a une petite fille de 3 ans «qui fait sa sieste en ce moment», et il est une sorte de célébrité locale. Parce qu’il est DJ Collins et qu’il a longtemps été le patron de La Trappe, la boîte de nuit du coin.

Saignelégier, c’est le Marché-Concours national de chevaux en août, c’est la course de chiens de traîneau en janvier (annulée cette année faute de neige), ce fut La Trappe, tout au bout du chemin de la Tuilerie, un peu à l’écart de la ville. Il n’en reste rien. Ou si peu. Des murs. Griffés aujourd’hui d’échafaudages. On construit, paraît-il, des appartements. Cédric n’aime pas trop traîner par là, à cause du passé, «le bon vieux temps». En 2014, il se démenait pour sauver sa petite entreprise. Baisse de fréquentation, chute du chiffre d’affaires, factures impayées. «J’ai imaginé des trucs pour faire venir les gens, des conneries comme Les Anges de la téléréalité», se souvient le Franc-Montagnard. Peine perdue.

Concurrence très forte

Même des soirées de soutien n’ont pas sauvé la discothèque. Elle a été ouverte en 1989, s’appelait alors La Licorne. On raconte qu’elle a pris le nom de La Trappe le jour où un fêtard a jugé que quitter l’établissement avant 4h était chose impossible. Les noctambules affluaient par centaines de La Chaux-de-Fonds, de Delémont, de Porrentruy, du Jura bernois. On venait pour les trois salles et autant d’ambiances, les musiques disco ou rock et les soirées mousse. En 2015, deux repreneurs ont injecté de l’argent et relooké l’endroit. Ambiance plus clubbing, feutrée, moins musique «à donf». Nouvel échec. La Trappe a fermé, définitivement.

Pour Cédric, la concurrence est aujourd’hui devenue très forte. «Il y a les réseaux sociaux, les jeunes sont devenus flemmards à cause de ça, plus besoin de se déplacer pour organiser quelque chose, ils se donnent rendez-vous et font des soirées privées.» Autre chose: les fêtes de village qui se multiplient. «Les boîtes sont devenues des bouche-trous, quand on y va, c’est parce qu’il n’y a rien d’autre», résume-t-il. Cédric Maillard est désormais vendeur TV-radio-hifi. Il collectionne les cassettes VHS, avoue une prédilection pour les films d’horreur et les séries B. Et il fait le DJ pour des mariages, des banquets, des fêtes d’entreprise.

Salon de coiffure

A une demi-heure de voiture, on accède au col des Rangiers qui relie Delémont à Porrentruy. Impression de s’enfoncer davantage dans les Franches-Montagnes. Sitôt que la nappe de brume est percée, le soleil inonde les champs. Arbres et bétail, saupoudrés de givre, paraissent figés. Christian Dürrer a donné rendez-vous au Relais d’Ajoie. Jadis, il y avait là un restaurant prisé par les routiers et les motards ainsi qu’une boîte de nuit, la plus fréquentée de l’Arc jurassien. La taverne s’est muée en un salon de coiffure tenu par Séverine Mahon, qui fait ses permanentes là où les chauffeurs découpaient leur pavé de bœuf. Le dancing est fermé depuis les années 2000. Christian Dürrer, le dernier propriétaire, a aménagé les lieux en un loft confortable. L’ancienne piste de danse, demeurée dans l’état, fait fonction de salon. Le bar interminable invite à des apéros qui traînent en longueur.

Les toilettes, spacieuses, peuvent soulager dix personnes à la fois. Christian Dürrer vit là, seul, avec ses souvenirs. «On a reçu ici un after de la Gay Pride de Delémont, ce fut mémorable», dit-il. C’est un dénommé Jean-François Guenat, surnommé Quinet, qui, dans les années 1980, a ouvert ici une piste de danse pour les noctambules ajoulots. Jusqu’à 1400 entrées certains samedis soir. Il avait l’appui des édiles d’Asuel, le village d’à côté, qui ont aménagé des abris antiatomiques au sous-sol. Dans les années 1990, les discos mobiles et les clubs dans les villes se sont multipliés. La conjoncture est devenue difficile d’autant que Delémont et Porrentruy se sont retrouvés reliées en 1998 par une autoroute qui a isolé le Relais d’Ajoie. Une bonne nouvelle pour beaucoup parce que la fête a souvent tourné au drame là-haut. «A l’époque, une vingtaine de personnes qui allaient à la discothèque ou la quittaient ont perdu la vie sur la route des Rangiers», rappelle Olivier Frund, 54 ans, qui travaille à la surveillance environnementale du canton du Jura.

«Plus raisonnables»

Ce matin-là, il sonde un cours d’eau à Asuel. Sourire convenu quand on lui parle du Relais d’Ajoie: «J’y allais comme tout le monde, il y avait toutes les musiques et ça buvait beaucoup, ça paraît inimaginable aujourd’hui tout ça.» Il poursuit: «Des types organisaient des courses de côte la nuit, ils avaient des talkies-walkies et prévenaient s’il y avait des voitures qui arrivaient en face.» Gaby, le garde-forestier, ajoute: «Les jeunes aujourd’hui sont plus raisonnables, il y en a toujours un qui ne boit pas pour ramener les autres. Nous, on se torchait tous.» Christian Dürrer ne croit pas, lui, à une génération qui serait plus vertueuse que les précédentes: «Quand la téléphonie mobile est apparue, les gens envoyaient des SMS pour prévenir qu’il y avait des contrôles d’alcoolémie sur la route, du coup 150 personnes ne montaient pas au Relais, ça nous a plombés.»

Tout comme DJ Collins, il pense que l’arrivée d’internet a nui aux discothèques. «On venait aussi en boîte de nuit pour écouter de la musique et découvrir des sons nouveaux. Maintenant, les nouveautés sont accessibles sur la première plateforme gratuite venue.» Il est un brin nostalgique: «La boîte, c’était aussi les slows et la drague. On se prenait des râteaux bien entendu mais il y avait de la préparation, des manœuvres de séduction. Maintenant, tu te connectes avec la personne avant de la voir et tu sais déjà si ce sera oui ou non. Il n’y a plus de charme.» Autre contrainte, selon Christian Dürrer: l’interdiction de fumer dans les lieux publics. «Deux cents personnes dansent et d’un seul coup 30 sortent pour griller une cigarette, ça plombe l’ambiance et surtout ça casse le DJ.»

L'horaire libre

Sur la route de retour, à 20 km des Rangiers, une friche, tout à coup, à l’intersection de deux routes. L’inscription «Restaurant de La Roche» est encore visible sur la façade principale où des volets brinquebalants menacent de chuter. On lit aussi «dancing» à l’arrière de la bâtisse fouettée par les hautes herbes. DJ Collins nous avait prévenus: «Vous allez passer par La Roche, c’est une grosse baraque avec un grand parking, un ancien haut lieu festif, à l’abandon aussi.» Au Locle, à 40 km de là, il n’est pas question d’abandon. Bien au contraire. La mythique Pyramide, ouverte en 1989, est devenue un… Aldi. Adieu à la nuit, bonjour au caddie. La discothèque en forme d’immense pyramide a été rasée en 2015. Certains imaginaient qu’avec un nom pareil, on pouvait voir les étoiles au travers de la structure vitrée. C’était un leurre: des alcôves en forme de grotte habillaient l’intérieur. Intimité assurée «pour voir les étoiles dans les yeux de son amoureux». Le quotidien ArcInfo a porté en 2015 un regard nostalgique sur la disparition de l’un des repères de la ville. Témoignage d’une noctambule: «Il y a trente ans, tout le monde bossait ensemble et il y avait la tradition de l’apéro le vendredi à La Pyramide. Maintenant il y a l’horaire libre, la voiture et chacun va de son côté.»

Arnex, dans le Nord vaudois, tout près d’Orbe. Accolé au restaurant Le Toucan, l’ancienne boîte de nuit est voie de destruction. Une pelle mécanique s’active en ce moment, déchirant tout sur son passage. Des appartements seront construits. Elle a été ouverte en 1976, s’est appelée successivement le Cash Box, Arthur’s et le Why Not lorsque Claude-Alain Thomann a repris l’affaire en 1988 et ce jusqu’en 2002. Il a accepté de revenir sur les lieux «de la plus belle période de ma vie». Avec un gros pincement au cœur à la vue du ravage. «Il y avait une âme ici», soupire-t-il. Histoire épique.

En 1976, des jeunes du coin viennent gratter la guitare dans ce local prêté par la mairie. La musique, c’est bien mais avec de la bière c’est mieux. La commune délivre une autorisation qui, de fait, équivaut à une patente. Un filou flaire le bon filon et ouvre une discothèque. C’est ainsi que ce village de 600 âmes a vu défiler Patrick Juvet, Boney M, Patrick Hernandez (Born to Be Alive), Michel Delpech, Patrick Bruel et l’équipe de Suisse de football. En 2006, le Why Not ferme dans l’attente d’un repreneur. Qui ne se présente pas. «Sans exploitation durant vingt-quatre mois et un jour, un tel établissement voit sa patente supprimée. La mairie a sauté sur l’occasion pour en finir avec ce lieu qu’elle n’avait jamais voulu à cause des nuisances», relate Claude-Alain Thomann.

Néo-ruraux

Enseignant suppléant à l’Unil, Alexandre Dafflon a posé son regard de sociologue sur les sociétés de jeunesse des cantons de Vaud et Fribourg. Une enquête ethnographique qui a fait l’objet de son travail de thèse. Elle est désormais publiée sous forme d’un livre titré Il faut bien que jeunesse se fasse! (Editions L’Harmattan). Il a réalisé une centaine d’entretiens auprès de membres de sociétés de jeunesse. Il explique: «Ces jeunes sont issus de familles historiques, ils sont moins mobiles que les citadins. Ils aiment à sortir encadrés par les associations parce qu’ils savent qui ils vont y rencontrer.» Dans le même temps, les campagnes (Gros-de-Vaud, La Côte, Nord vaudois, La Broye) ont vu affluer ceux que l’on appelle les néo-ruraux, citadins nouvellement installés dans les villages. «Ce sont des nouveaux styles de vie, le capital économique et culturel est supérieur. Les parents travaillent en ville, les enfants ne cherchent pas à s’intégrer dans le tissu local. Ils sortent dans l’espace urbain, dans les bars, les clubs.»

Si, en ville, les boîtes de nuit «traditionnelles» résistent encore à la pression des clubs et autres bars à thème, les fermetures ont tendance à se multiplier. A Sion, le sulfureux Brasilia a été rasé en 2015. A Rolle, la mythique Débridée s’est muée en un gastro pub. A Nyon, l’After Club est en chantier et un nouveau concept sera proposé «pour attirer une clientèle jeune», selon le gérant. A un jet de laser de Genève, le colossal Macumba fondé en 1977 a débranché la sono en 2015. La grosse boîte aux superlatifs, aux 5000 entrées le samedi soir, a été rachetée par Migros France qui devrait y étendre ses activités commerciales et de loisirs. Pour l’heure, il ne se passe rien sinon la naissance d’une friche pathétique mais presque belle à la tombée du jour.

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