La police néerlandaise reste très discrète sur l'avancement de l'enquête concernant un réseau de pédophilie, qui a été révélée mercredi soir par la télévision publique. On sait pour l'instant que le propriétaire de l'appartement de Zandvoort, près d'Amsterdam, dans lequel ont été saisies des milliers de photos pornographiques, s'appelait Gerry Ulrich, qu'il avait 49 ans, et qu'il était déjà connu des services de police. On sait aussi qu'il a été descendu par un autre truand en Italie. Celui-ci, sans doute d'origine belge, est emprisonné à Pise, et les forces de l'ordre néerlandaises avouent ne pas être encore entrées en contact avec leurs homologues italiens.

On sait surtout que certains clichés retrouvés sur place concernent des actes sexuels mettant en scène de très jeunes enfants. Selon la presse néerlandaise, ils seraient âgés de douze à quinze mois. Hans Vos, porte-parole de la police régionale chargée de l'affaire, ne fait pas d'estimations, mais il utilise le mot de «bébés» plutôt que celui d'«enfants». De son côté, le professeur Wolters, psychiatre néerlandais qui traite des cas de pédophilie, a déclaré n'avoir «jamais vu ça» au cours de sa carrière. Hans Vos rappelle également que «toutes les photos n'ont pas encore été décortiquées». A l'heure actuelle, une équipe formée pour la circonstance a la tâche de passer en revue tous les clichés contenus dans le matériel trouvé sur place: des ordinateurs, des disques durs, des disquettes informatiques, mais aussi des CD-Rom.

Bizarrement, la genèse de l'affaire a suivi deux canaux différents. Dès le 16 juin, la police de Zandvoort était avertie par la famille d'Ulrich de sa disparition. «Nous nous sommes rendus à son domicile, nous n'avons rien constaté de suspect.» Le 22, les policiers sont informés du meurtre d'Ulrich. «La famille, suspectant qu'il était impliqué dans des activités pornographiques et ne voulant pas être impliquée, nous a demandé de récupérer le matériel informatique.» Il s'avère qu'Ulrich œuvrait, entre autres, sur «Apollo», un site Internet connu des pédophiles et fermé depuis sa découverte. Le 27, la police est appelée pour une tentative de cambriolage au domicile. Elle y surprend deux femmes, «dont une proche». Le 28, celle-ci reconnaît pour la première fois qu'elle était venue y récupérer du matériel pédophile. Le lendemain, les enquêteurs ouvrent les ordinateurs et constatent qu'ils recèlent des clichés impliquant des mineurs «impliqués dans des actes sexuels très graves».

Pourquoi n'a-t-elle pas inspecté le matériel avant? «La pornographie n'est pas illégale aux Pays-Bas, au contraire de la pédophilie. Nous n'avions jusqu'à ce jour aucune raison légale de le faire.» A ce jour, les policiers sont en relation «avec des confrères dans d'autres pays, en Belgique et en Allemagne». Y aurait-il un lien entre cette affaire et celle qui vient d'être mise au jour en Belgique? Hans Vos refuse pour l'instant de faire le lien et se contente de mettre en avant «le savoir-faire des enquêteurs belges et allemands en la matière».

Parallèlement, l'association belge de lutte contre la pédophilie Morkhoven qui enquêtait de son côté sur la disparition d'un jeune allemand, Léonard*, âgé de 12 ans en 1993, semble être remontée jusqu'à l'appartement de Zandvoort, et a pris contact avec la télévision néerlandaise. «Nous ne les avons pas encore rencontrés. Ils se sont engagés à nous livrer leurs informations», indique Hans Vos.

Or, ce garçon n'est pas inconnu aux Pays-Bas. Il y a quelques mois, son cas avait fait l'objet d'une enquête réalisée pour une émission d'information de la télévision. Preuves à l'appui, les deux journalistes, Martin Fröberg et Roelf van Til, avaient démontré que la police de Rotterdam avait multiplié les fautes graves autour d'une affaire de pédophilie: le jeune Léonard avait été formellement identifié en compagnie de Lothar G., patron allemand d'un bureau d'«escort boys».

Le reportage révélait qu'il avait fallu pas moins de six alertes ou demandes expresses envoyées par leurs homologues d'outre-Rhin pour que la police rotterdamoise crée une équipe d'enquêteurs. En outre, le maquereau allemand avait été averti par un policier qu'une perquisition était en préparation, ainsi que le révélait la transcription d'une écoute téléphonique.

Au moins aussi grave: plusieurs enquêteurs affirmaient avoir vu Léonard en compagnie de Lothar G., le 19 septembre 1994 au soir. Par manque de préparation, et parce qu'ils n'arrivaient pas à joindre leur supérieur hiérarchique, les policiers n'étaient pas intervenus. Comme si cela ne suffisait pas, la police affirmait avoir détruit «par erreur, en manipulant un ordinateur», le dossier de l'enquête. Faux, ont répondu les journalistes qui en ont retrouvé un double. Embarrassée, la ministre de la Justice, Winnie Sorgdrager, avait ouvert une enquête.

Le 20 septembre 1994, Lothar G. a pris la route vers Düsseldorf, accompagné de trois jeunes Polonais et d'un quatrième garçon. Léonard n'a jamais été retrouvé. L'enquête de la justice sur les dysfonctionnements de la police

de Rotterdam n'a toujours pas abouti.

* Prénom fictif.