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Hector De La Vallée pour «Le Temps».

Retour vers la suture

La dissection, cet objet vénal des fossoyeurs clandestins

Considérée jusqu’au XIXe siècle comme un événement public, elle se généralise en France avec la réforme, au XVIIIe siècle, de l’enseignement médical obligeant tout étudiant à pratiquer l’ouverture de corps. Qui manquaient parfois

Chaque mardi de l'été, «Le Temps» se penche sur des épisodes particulièrement sanglants de l'histoire de la médecine: les premières greffes ou césariennes, ou des pratiques aujourd'hui abandonnées comme les saignées.

C’est un des moments les plus attendus et les plus redoutés de tout étudiant en médecine. Entrer dans une salle de dissection, pour se retrouver nez à nez avec un cadavre, ne laisse personne indifférent, assurément. «La plupart des élèves ne deviendront pas anatomistes, explique Jean-Pierre Hornung, neuroscientifique et professeur d’anatomie à la Faculté de biologie et médecine de l’Université de Lausanne. Mais se rendre compte, en vrai, de la complexité du corps humain offre une tout autre perspective. C’est un appui essentiel non seulement pour la pratique de la chirurgie, mais également lorsqu’il s’agit de lire les résultats d’examens d’imagerie.»

Haut en couleur

Si beaucoup d’anatomistes modernes redoutent d’être les derniers représentants d’une matière en fin de vie, où rien ne reste à découvrir, l’histoire de cette discipline n’en demeure pas moins haute en couleur, mêlant percées magistrales et pratiques à l’éthique douteuse. Contrairement aux idées reçues, les premières dissections anatomiques, réalisées avec l’objectif de faire progresser les connaissances sur le corps humain, ne remontent pas à la Renaissance, mais bien à la fin du XIIIe siècle.

«On entend souvent que l’Eglise, au Moyen Age, interdisait cette pratique, explique Rafael Mandressi, historien de la médecine et chercheur au CNRS, ce qui est erroné. Si l’on commence, à cette période, à disséquer, ce n’est pas parce qu’un obstacle est enfin levé, mais plutôt en raison d’un intérêt renouvelé pour l’anatomie.» Poussés par la soif d’apprendre, les médecins étudient alors autant les humains que les animaux: «La vivisection permettait de pallier le manque de cadavres, mais également d’observer le corps dans son fonctionnement, comme un cœur en train de battre», ajoute l’auteur de l’ouvrage Le regard de l’anatomiste. Dissections et invention du corps en Occident (Seuil).

Jusqu’à la boucherie

Il faut toutefois attendre le XVIe siècle pour que la pratique devienne plus systématique dans les universités européennes. Cette période voit notamment éclore André Vésale (1514-1564), considéré par beaucoup comme le père de l’anatomie moderne. Le médecin flamand, auteur, en 1543, du traité De humani corporis fabrica, remit en question nombre de traditions établies, essentiellement par le biais d’une méthode empirique – il disséquait lui-même les corps devant ses étudiants – inhabituelle pour l’époque.

Jusque-là, les cours d’anatomie consistaient en une lecture des textes de Galien, et les dissections étaient majoritairement confiées à des barbiers. L’exercice finissait souvent en boucherie, ce qui avait l’art d’énerver Vésale: «Les barbiers sont tellement ignorants des langues qu’ils ne peuvent fournir aux spectateurs des explications sur les pièces disséquées; il leur arrive aussi de lacérer les organes que le médecin leur ordonne de montrer», écrit-il en introduction de son livre.

Considérées jusqu’au XIXe siècle comme des événements publics, les dissections se généralisent en France avec la réforme, au XVIIIe siècle, de l’enseignement médical obligeant tout étudiant à pratiquer l’ouverture de corps. Durant cette période, des cours privés clandestins sont même organisés, mais cet engouement fait émerger un problème de taille: le manque de cadavres. Les corps de condamnés fournis aux universités par les autorités ne suffisent plus à répondre à la demande. Les médecins ont donc recours à des moyens illicites et l’on voit apparaître les déterreurs de cadavres.

Dans les cimetières…

Opérant en bande, ces fossoyeurs clandestins rôdent la nuit tombée dans les cimetières afin d’exhumer les corps fraîchement enterrés et les revendre à prix d’or. Le phénomène devient tellement incontrôlable en France et en Angleterre que des familles aisées parent les tombes de cages métalliques ou se procurent des cercueils brevetés, dotés de fermetures résistantes aux outils. «A Paris, certains médecins achetaient même des corps à l’avance, décrit Rafael Mandressi. Ils passaient des contrats avec des personnes démunies pour que ces dernières leur fournissent leur dépouille.»

Il fallut attendre que des lois soient modifiées, au XIXe siècle, pour mettre fin à ces profanations et permettre aux professeurs d’anatomie d’utiliser des corps non réclamés venant d’hospices, d’hôpitaux et de prisons.

Dossier
L'histoire sanglante de la chirurgie

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