Comme tout le monde, Patrick Mercet se désinfecte régulièrement les mains et porte un masque quand il manipule ses patients dans son cabinet de physiothérapie. Mais lorsqu’il s’agit de se déplacer à l’extérieur, les choses se compliquent: sa rétinite pigmentaire – une atteinte du champ visuel dégénérative – l’empêche d’appréhender les distances exactes, comme le mètre cinquante réglementaire. «En plus, nous avons souvent besoin de prendre le bras, l’épaule de quelqu’un pour nous aider, et cela va à contresens de ce qu’on nous demande à l’heure actuelle», ajoute celui qui est aussi président de la section neuchâteloise de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA).

En pleine deuxième vague, l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA) a donc souhaité souligner ce problème via un communiqué appelant à aider les personnes en situation de handicap visuel à respecter le mètre cinquante de distance physique. En Suisse, ce sont 377 000 individus qui sont concernés. L’UCBA préconise d’établir soi-même la distance en restant attentif: la plupart du temps, les personnes malvoyantes sont reconnaissables grâce à leur canne, un gilet orange orné d’un pictogramme évoquant la malvoyance, ou à leur chien. Au vu des risques, elles portent systématiquement un masque.

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«Il faut aussi qu’elles puissent compter sur notre aide directe: si l’on porte un masque et que l’on est précautionneux, rien n’empêche de prendre le bras de quelqu’un pour traverser la route ou le guider d’un quai de gare à l’autre», rappelle Olivier Blaser, ergothérapeute et président du Centrevue à Neuchâtel. Il insiste encore sur la nécessité de faire preuve de compréhension: certaines personnes malvoyantes se déplacent sans encombre car leur vision périphérique n’est pas atteinte, mais si l’acuité visuelle est perturbée, elles auront tendance à se rapprocher pour lire une information ou reconnaître un visage. A noter que cette dernière tâche est encore compliquée par le port du masque, qui peut également altérer la voix, précieux outil pour les personnes malvoyantes ou aveugles.

Pour vaincre l’isolement

Et puis, pendant au souci de la distanciation physique, les personnes atteintes de handicap visuel sont plus souvent isolées que la majorité de la population. «Une personne avec laquelle je suis en contact depuis longtemps se promenait régulièrement avant le premier confinement et avait ses habitudes dans un magasin local. Elle a fini par ne plus sortir du tout car elle craignait de se heurter aux autres, de mal gérer les distances. Petit à petit, elle s’est mise à déprimer», relate Olivier Blaser. De son côté, si Patrick Mercet a poursuivi ses activités professionnelles, il concède que ses contacts sociaux sont plus réduits. «Je peux sortir me balader avec mon épouse, mais d’autres n’ont pas cette chance et restent chez eux.»

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Le risque s’accroît encore davantage pour les personnes atteintes de surdicécité – le cumul d’une déficience visuelle et d’une déficience auditive –, puisqu’elles ne peuvent pas communiquer aisément dans l’espace public, ni forcément passer un coup de téléphone pour se distraire depuis chez elles. Dans ce cas, l’assistance des bénévoles se révèle précieuse car au-delà des services – courses, etc. –, elle offre une présence. «Les personnes atteintes de surdicécité sont en quelque sorte déjà confinées en temps normal puisque leur communication avec autrui est limitée et que leurs déplacements sont souvent conditionnés par une aide extérieure», commente Muriel Blommaert, directrice du service spécialisé en surdicécité à l’UCBA. «Au printemps, beaucoup d’aides sont tombées, nous avons fait le maximum pour garantir les accompagnements chez le médecin, l’approvisionnement en nourriture, mais ça a été dur car les contacts sociaux ont été fortement réduits. Nous essayons maintenant de conserver des visites de contact ou pour sortir prendre l’air: il s’agit de prendre soin de sa santé mentale!»