Minitel

Dites «trente-six-quinze»

Le 30 juin 2012 sonnera la mort du Minitel. (Oui, il fonctionne encore!) L’histoire de ce «machin typiquement français» en dit long sur son pays d’origine

En Suisse romande, on s’en défend parce qu’on a son orgueil. Mais tout de même. La France fascine. L’étendue de cette influence se mesure à des détails. Par exemple, mon voisin de palier dit «Sopalin» pour papier-ménage, alors même qu’il est un peu Suisse alémanique. Dans une manif à Lausanne, j’ai un jour entendu un jeune un peu bête insulter les «CRS». Et puis tout le monde sait que les Petits Pimousses («au rapport!») sont petits mais costauds, quand bien même ces bonbons sont introuvables en Suisse.

Dans le même ordre d’idée, dites 3615, «trente-six-quinze», et le Romand de base, de Genève à Chippis, répondra forcément «Ulla» ou «Qui n’en veut» ou en tout cas, répondra quelque chose. A condition, bien sûr, qu’il soit né avant 1995. Parfois, lorsqu’on dit 3615, le Romand de base évoque le souvenir «eighties» d’une visite chez le parent parisien et l’accès en catimini, le temps de quelques onéreuses minutes, au monde merveilleux de la messagerie rose. Accès déceptif, d’ailleurs, comme souvent s’agissant de fantasmes réalisés.

Tout cela pour dire qu’en Suisse romande, on connaît bien le Minitel, puisqu’on l’a vu à la télé. Une boîte en plastique beige, donc, avec un clavier intégré et un petit écran noir sur lequel s’affiche du texte en huit nuances de gris et en pixels grossiers. Un truc typiquement français qui faisait envie dans les années 80, mais dont on se moque volontiers depuis qu’Internet est partout. Le cousin «frenchie» un peu attardé du World Wide Web. Ce que Néandertal fut à Sapiens Sapiens1.

Le Minitel, c’est une décennie de gloire, puis l’obsolescence et l’oubli. Tapez 3615 et défilent des années heureuses, celles de François Mitterrand et de Didier Barbelivien, de la télévision triomphante et de Touche pas à mon pote. Le 30 juin 2012 sera l’occasion de se rappeler tout cela la larme à l’œil, puisqu’à cette date, France Télécom (Orange) débranchera définitivement le réseau Minitel.

Comment ça, il fonctionne encore?! Romands, rassurez-vous, les Français sont comme nous, dans l’ensemble, ils ont aussi passé à Internet avant les années 2000. Et contrairement à ce que l’on a beaucoup entendu, le Minitel n’a pas retardé l’implantation du Web en France. C’est peut-être même le contraire. Les Français comptent aujourd’hui parmi les plus actifs sur le Toile. Et cette culture précoce de l’interface homme-machine, qu’ils doivent au Minitel, a sans doute facilité l’introduction du Web dans leur quotidien. Après tout, comme disait Jacques Chirac en 1997, «la boulangère d’Aubervilliers sait parfaitement interroger sa banque par Minitel, alors que la boulangère de New York en est incapable.» Alors Internet, vous pensez…

Il faut s’imaginer qu’en 1978, lorsque Valéry Giscard d’Estaing signe le lancement du Minitel, c’était le néant absolu en terme d’informatique grand public. Benjamin Thierry, l’un des deux seuls historiens de France et de Navarre à s’être intéressés à cet objet2, l’explique très bien. «Le Minitel a été une innovation radicale, une révolution dans les usages. On parle d’une époque qui précède la micro-informatique familiale. Le Minitel a été le premier artefact qui propose une interaction homme-machine sur le modèle de ce que l’on connaît aujourd’hui.» Pour sa conception, on convoque pour la première fois les sciences humaines et sociales dans le cadre de recherches technologiques, on se pose des questions d’ergonomies, d’interface. Comment passer d’une logique du papier à une logique d’écran? Comment tenir compte dans les recherches des fautes d’orthographe des utilisateurs?

L’histoire de son clavier en dit long, comme le raconte Benjamin Thierry. Dans l’esprit des ingénieurs de l’époque, le grand public était cette population un peu bête qui n’avait jamais regardé une machine dans les yeux. Alors sur les premiers Minitel, ils ont mis un clavier alphabétique, pensant que c’était mieux pour les gens simples. Lors des premiers tests d’utilisation à grande échelle, ils se sont rendu compte que ceux qui savaient se servir d’une machine à écrire étaient perdus devant ce clavier alphabétique. Et que ce dernier n’aidait en rien ceux qui de toute façon ne savaient pas taper. Alors on a passé à des claviers AZERTY.

On peut s’en moquer aujourd’hui, mais le Minitel fut une innovation sans précédent. Et extrêmement lucrative. Sans même parler des fortunes privées amassées grâce aux 3615 (lire ci-contre), le Minitel a surtout permis de rentabiliser les investissements colossaux nécessaires au rattrapage de la France en matière de téléphonie. «Dans les années 70, s’agissant de télécoms, le pays se trouvait dans un état de sous-développement proche de celui de la Bulgarie, rappelle Benjamin Thierry. Le gouvernement décide donc d’investir massivement dans les raccordements privés. On passe de 5 millions de lignes téléphoniques en 1972, à 10 millions en 1977 et 20 millions en 1982. Cet effort industriel coûte extrêmement cher, et ce n’est pas avec le prix des appels qu’il sera rentabilisé. Alors on tente d’imaginer de nouvelles formes de services payants.»

Contrairement à ce que l’on s’imagine vu de Suisse, le Minitel n’a pas seulement servi à la vente par correspondance (3615 La Redoute), au prolongement du plaisir cathodique (3615 TF1) ou à se faire gonfler l’andouille (3615 Aline, Ulla, Maud, et toutes leurs copines). La toute première application du Minitel, celle que tous les Français ont utilisée un jour et qui, aujourd’hui encore, rappelle quelques vieilles personnes au clavier de leurs terminaux préhistoriques, c’est l’annuaire téléphonique. Le 3611. Cela allait de paire avec le grand rattrapage téléphonique. Mettre à jour un annuaire en papier, dans un pays aussi grand que la France, alors que quadruplait le nombre de lignes téléphoniques, cela devenait impossible.

S’il a connu un immense succès, le Minitel ne s’est pourtant jamais généralisé, rappelle Benjamin Thierry. «Dans la première phase d’équipement, c’était un peu comme la télévision, les gens en faisaient un usage collectif. On allait chez le voisin, qui en avait un. Et on faisait vite, parce que ça coûtait cher. A son acmé, au début des années 90, on estime qu’il y avait 6,5 millions de terminaux distribués. Ceux qui s’en équipaient étaient d’abord des technophiles. Typiquement, les ménages à Minitel étaient aussi dotés d’un micro-ondes.»

Accessoirement, les Français s’en souviennent comme d’un objet nocturne et légèrement transgressif. Aujourd’hui, on est connecté partout en permanence, alors on a du mal à le concevoir. Mais à l’époque, rappelle l’historien, on rentrait du travail, on se faisait à manger, on regardait la télé, et ensuite seulement, on se connectait à des messageries sur Minitel. «Celles-ci ont d’ailleurs introduit en France une culture du pseudo bien avant Internet. On se connectait de façon anonyme pour faire des rencontres, pour parler de sexe… Certains ont vécu cela comme une véritable libération.»

Même si son usage n’a jamais été généralisé, le Minitel a donc profondément marqué l’imaginaire collectif de son époque. En 1981, lorsque François Mitterrand a été élu président, l’annonce de ce cataclysme, de cette révolution, s’est faite à la télévision avec un graphisme Minitel! Le visage de Mitterrand en gros pixels s’affichant ligne par ligne depuis le haut de l’écran, ça faisait supermoderne.

Toute une époque. Le 31 juin 2012, France Télécom soldera donc ce qui reste de ces années-là et débranchera le réseau qui sous-tend le Minitel. Benjamin Thierry nous assure que les Français avaient depuis longtemps abandonné ces terminaux dans des placards à poussière et ne s’en porteront pas plus mal. «Aujourd’hui, seuls certains professionnels travaillant en «milieux difficiles», fleuristes ou ébénistes par exemple, s’en servent encore pour passer des commandes ou consulter l’annuaire parce qu’il est plus solide qu’un PC. Et puis le réseau, basé sur le protocole X25, très robuste et très sûr, est utilisé pour les transferts bancaires. Les banques passent donc en ce moment aux technologies IP, c’est-à-dire à Internet, pour préparer la fin du réseau.»

Soit. Très bien. Mais alors… Si on comprend bien, ça veut dire que jusqu’à présent, les banques françaises faisaient leurs transferts de données sécurisées… par Minitel?!

1. Selon l’excellente formule de Marie Darrieussecq, qui rend hommage au Minitel dans le magazine «NexT» de février 2012

2. Valérie Schafer & Benjamin G. Thierry, «Le Minitel. L’enfance numérique de la France», Nuvis, Paris, 2012. Préface du Pr. Pascal Griset et postface de Dominique Wolton

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