Justice

Divorce: la parole des enfants doit être plus écoutée

Alors qu’existe pour les enfants le droit à être entendu pour les affaires les concernant, la Suisse peine à se conformer à ses engagements. Regards d’une sociologue belge et d’un psychologue genevois sur une question sensible

Il y a longtemps que le divorce n’est plus une infamie. Il s’est répandu comme une traînée de poudre, occasionnant des changements majeurs dans le domaine du droit. Ainsi, en Suisse, la faute n’est plus un motif retenu depuis 2000. En 2014, l’autorité parentale conjointe est entrée en vigueur, consacrant la légitimité de chaque parent, divorcé ou séparé, à se prononcer sur les décisions majeures affectant son enfant. Par ailleurs, les ex-conjoints optant pour une garde alternée sont de plus en plus nombreux.

Et les enfants dans tout ça? Sont-ils mieux lotis aujourd’hui lorsque leurs parents se séparent? On serait tenté de le croire, à une époque qui place leur épanouissement au centre de l’attention comme jamais auparavant. Et pourtant. Selon plusieurs spécialistes, les enfants n’ont pas assez voix au chapitre dans ce moment critique. La justice, en particulier, est toujours rétive à les écouter, et de manière générale n’est pas suffisamment armée pour le faire. Or il est de son devoir de veiller à ce que les préoccupations des enfants s’expriment par leur bouche même. La Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, ratifiée par la Suisse en 1989, le stipule explicitement. L’enjeu est d’autant plus grand qu’une séparation peut avoir des effets délétères sur les enfants.

Une des voies offertes aux parents en rupture est la médiation. Spécialiste en communication, Elisabeth Volckrick en a fait un de ses objets de recherche et d’enseignement à l’Université de Louvain, en Belgique. A ce titre, cette professeure émérite est conviée par la Haute école de travail social à Genève pour une conférence, ce jeudi. Elle éclaire ici cette question sensible de la parole de l’enfant, qui désarçonne bien des adultes. Et requiert beaucoup de doigté.

Le Temps : Quand est apparue la médiation familiale, et pourquoi?

Elisabeth Volckrick : Il y a une trentaine d’années. La surcharge des tribunaux peut l’expliquer, mais pas entièrement. La famille a connu une évolution vertigineuse dans nos sociétés: il y a désormais une multitude de modèles familiaux. Tout comme il y a une pluralité normative: on n’adhère plus à une seule et même norme. Le rapport à l’autorité a également changé, on doit être capable de délibérer bien plus qu’avant. La médiation est donc à la fois un symptôme et une réponse à ces mutations.

- Comment les parents sont-ils amenés à y recourir?

- Le juge peut parfois les y encourager. Mais il arrive que les parents y recourent eux-mêmes lorsqu’ils n’arrivent plus à se parler ou à prendre des décisions ensemble.

- Le médiateur n’est pourtant pas un thérapeute.

- En effet. Dans un monde devenu très complexe, la médiation est un dispositif de production de normes et de sens partagés. Le médiateur accompagne les parties en présence, les aide à travailleur leur conflit et à créer des accords. Grâce à la parole qui circule à nouveau.

- Comment intégrer l’enfant dans ce processus?

- Il est souvent au centre de la médiation familiale mais on ne lui donne pas la parole directement pour autant. Certains médiateurs estiment que la meilleure manière de connaître l’enfant, c’est à travers ce qu’en disent ses parents. D’autres confient l’évaluation de ses besoins à des experts, psychologues en général. Enfin, il y a ceux qui jugent sa présence indispensable.

- Comment expliquer cette disparité?

- Sans doute parce que la question est délicate et qu’elle ne fait pas l’unanimité. Donner sa place à l’enfant, même dans une discussion qui le concerne au premier chef, est encore assez nouveau et cela nécessite d’entrer dans de nouveaux apprentissages.

- La réticence des médiateurs à inclure l’enfant ne s’explique-t-elle pas aussi par le souci de le protéger si ses parents se déchirent?

- Le médiateur est là pour éviter les possibles dérapages. Mais ce souci de protection ne doit pas exclure l’enfant. Quitte à l’auditionner en l’absence des parents. Cela doit être aussi l’occasion pour lui d’apprendre à exercer ses droits. Les parents ne peuvent plus se contenter de penser et agir pour leurs enfants mais doivent le faire avec eux. C’est un changement de mentalité important. Et la médiation peut favoriser cet apprentissage.

- Quelles sont les qualités d’un bon médiateur?

- Il doit avant tout aimer la complexité et la soutenir. Et même s’il dispose de certains outils, il ne peut pas être qu’un technicien. La médiation est un art.


«Le droit des enfants à la parole en cas de séparation de ses parents: entre protection et mise en capacité», je 15 septembre à 18h15 à la HETS de Genève. Entrée libre, sur inscriptions: andrea.neuhausler@hesge.ch


«Le conflit est corrosif pour les enfants»

Philip Jaffé enseigne la psychologie à l’Université de Genève et y dirige le Centre interfacultaire en droits de l’enfant. C’est dans ce cadre qu’il participe à former des professionnels – notamment du monde judiciaire – à recueillir et à évaluer la parole des enfants. Il est également cité comme expert auprès des tribunaux pour auditionner les enfants.

Fort de cette expérience, Philip Jaffé observe lui aussi que les enfants sont très peu consultés quand leurs parents se séparent. Malgré les disparités dues au fédéralisme, la Suisse a du retard en la matière, par rapport aux pays de l’Europe du nord. Or, souligne le spécialiste, ce droit à être entendu pour toutes les affaires qui le concerne, est un droit fondamental de l’enfant.

Pour Philip Jaffé, un des obstacles majeurs à cette prise en compte est le manque de formation des professionnels de la justice. Or, relève-t-il, c’est parfois la seule occasion où l’enfant pourrait être entendu car la séparation est une période où les parents sont peu réceptifs, trop préoccupés à gérer leur conflit. «C’est ici que la justice devrait jouer un rôle proactif». L’enjeu? Minimiser les dégâts chez les enfants. Dans la pratique, un divorce peut déclencher des perturbations de tout ordre, comme la chute des notes à l’école. Mais les effets peuvent aussi se faire ressentir à long terme. «On dispose d’études solides qui montrent par exemple que les enfants ayant mal vécu la séparation de leurs parents ont du mal à s’engager dans des relations durables», note Philip Jaffé.

L’attention de la justice doit donc être d’autant plus vigilante dans le cas des séparations douloureuses, avertit le Genevois. «Le conflit est corrosif pour les enfants.» Surtout s’il s’installe dans la durée et que l’accès à l’autre parent est entravé. S’il plaide avec ferveur pour une prise en compte systématique de la parole de l’enfant – sur qui ne doit toutefois pas peser le poids d’une décision –, Philip Jaffé insiste pour que cela ne soit pas fait de manière routinière et administrative, mais «dans les règles de l’art». (K.S.) 

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