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La mode il y a quelques années du politiquement correct, avec ses non-dits et ses euphémismes, n’est jamais parvenue à terrasser le recours aux insultes – il n’y a qu’à penser au «Casse toi pôv' con» de Nicolas Sarkozy. Il n’empêche, l’époque actuelle est aux injures brandies au plus haut niveau, et sans aucun complexe – comme on le voit avec Donald Trump aux Etats-Unis. Même les éduqués Hillary Clinton et Bernie Sanders ont été à deux doigts de franchir la ligne rouge de l’agression caractérisée lors de leur débat télévisé tendu, vendredi soir, préférant finalement préserver l’avenir démocrate.

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Les injures sont aussi vieilles que la politique – le crime de lèse-majesté, c’était ça. Elles ont accompagné les guerres et les révolutions, donnant du coeur à l’ouvrage des combattants, ou au contraire remplaçant sur le plan symbolique et verbal les joutes physiques. On les trouve gravées sur les murs de Pompéi, dissimulées dans les manuscrits médiévaux, fleurissant les registres parlementaires ou les terrains de sport. Les insultes politiques sont des «anomalies codifiées», un «écart toléré avec les bornes de l’acceptable», une «rupture autant que réaffirmation des usages» pour l’historienne Corinne Legoy.

Haineuses ou drôles, racistes ou intellos, relevant du bon mot facile ou soigneusement calculées, elles connaissent aujourd’hui une nouvelle jeunesse sur Internet et les réseaux sociaux, où il est si facile d’insulter derrière un écran, sans se mettre en danger – de nombreuses personnalités ont d’ailleurs récemment quitté Twitter pour cette raison. Indispensable sel du débat politique ou lamentable exemple de la raison qui déserte? Il y a insulte et insulte. Florilège.

 1  Napoléon

A son conseiller et ministre Talleyrand, qui vient de le trahir: «Vous êtes de la merde dans un bas de soie!»

 2  Victor Hugo

Sur Napoléon «le petit», «Naboléon» après le coup d’Etat de 1848: «La civilisation, le progrès, l’intelligence, la révolution, la liberté, il a arrêté cela un beau matin, ce masque, ce nain, ce Tibère avorton, ce néant!»

 3  Winston Churchill

Sur Clement Atlee, qui remporta contre lui la première élection législative d’après la guerre, en 1946: «Un homme modeste, et qui a toutes les raisons de l’être». Et encore: «Un taxi vide s’arrête devant Downing Street: Clement Attlee en descend.»

 4  Lyndon Johnson

Le 36e président américain, à propos de Gerald Ford, 38e président américain: «C’est un bon gars, mais il a trop joué au football sans casque».

 5  Jacques Chirac

Le chef de l’opposition de droite, à Laurent Fabius, premier ministre, débat télévisé en 1985: «Soyez gentil de me laisser parler et cessez d’intervenir incessamment un peu comme le roquet». Pris au dépourvu, Laurent Fabius réagit mal: «Je vous en prie, vous parlez au premier ministre de la France».

 6  Ken Livingstone

«J’ai rencontré des tueurs en série et des assassins, mais personne ne m’a jamais fait aussi peur que Margaret Thatcher». Le chef du Labour (oui, l’actuel poids lourd du Oui au Brexit).

 7  Pierre Lellouche

A Jean-Luc Mélenchon. «Vous êtes vraiment aligné sur les points de vue de la CIA» dit le sénateur de gauche au secrétaire d’État chargé des Affaires européennes lors d’un débat. «CIA? C’est ça l’argument? Je suis peut-être CIA mais vous, vous êtes un pauvre type, Mélenchon! On serait au XIXe siècle, je vous provoquerais en duel et je vous flinguerais. Malheureusement, je peux pas…»

 8  Nicolas Sarkozy

Le livre que lui ont consacré deux journalistes du Parisien regorge de formules assassines – mais proférées en privé, leur statut est donc tout différent. Pour lui François Hollande est un «amateur», «mal fagoté», «un président ridicule». Dans son parti, ce sont «tous des cons». Marine Le Pen est «une hommasse», Xavier Bertrand «un petit assureur, un médiocre» et François Fillon «un loser». «Rien ne m’étonne plus de Sarkozy, il n’a aucun sens de l’Etat. C’est un chef de clan» commente dans un livre sorti en avril 2016 l’ex président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré. Fermez le ban.

 9  Donald Trump

«Little Marco», «Ted le menteur», «Bush l’incapable», le «Clown», le «Nul»… Impossible de sélectionner une insulte particulière, malgré le choix. Le New York Times tient le décompte des outrances du populiste – 210 personnes, endroits ou choses avaient été attaquées, la plupart des politiciens des dizaines de fois, au début avril.

 

Au chapitre français contemporain, abondant, il faudrait encore mentionner les échanges divers et variés entre Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen avec Bernard Tapie, Jean-Luc Mélenchon ou Daniel Cohn-Bendit.

 10   Et en Suisse?

Un grand banquier suisse des années 1980 avait qualifié le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz de «fils du garagiste» en raison de sa prétendue incapacité en matière économique. Le mot est resté, retourné par Delamuraz lui-même qui l'a utilisé dans ses propres discours.

Le conseiller national Christoph Mörgerli dans les années 2000 a traité le conseiller fédéral Samuel Schmid de «demi-conseiller» et de «chiffe molle», les deux hommes faisant pourtant tous les deux partie de l'UDC. 

 En 2013, le président du PLR Philipp Müller a traité le patron d’UBS Sergio Ermotti de «trou du c…» lors d’une assemblée libérale-radicale, à cause de son salaire.

En 2014, le président des Jeunes socialistes Fabian Molina a traité le conseiller national UDC Toni Bortoluzzi également de «trou du c…» parce qu’il avait dit que les homosexuels étaient des «déviants» et qu’ils n’avait pas un comportement naturel.

Cette année, Christian Levrat a traité Johann Schneider Ammann de Johann Schneider-en-Panne, l'accusant  de rester les bras croisés face à la désindustrialisation de la Suisse.