Du khôl. Pour enfler les ténèbres de son regard. Sur l'affiche de son dernier spectacle, qui plagie sans précaution excessive celle du film Pirates des Caraïbes, DJ Bobo regarde dans le lointain. Il y a aussi, au second plan, des éclairs qui transpercent des parchemins, des bustes nus empalés par l'amertume, des sabres qui étincellent sous le couchant. Dans les stades qu'il prend à l'abordage, ces jours-ci, le capitaine au cheveu astucieusement dispersé installe une caravelle aux mystères pyrotechniques. Réplique d'un rafiot de corsaire, dont le pont est envahi par les danseurs musculeux et les sirènes au charme mauvais. Un Holiday on Ice, sans glace. Un Cirque du Soleil, en pleine nuit. DJ Bobo, depuis qu'il a renoncé à faire le sauvageon hip-hop dans les rues de Kölliken, Argovie, transbahute sa fête foraine d'un continent à l'autre. Star helvétique, plusieurs fois millionnaire, que rien ne perturbe davantage que d'apparaître tout seul à son microphone. Portrait d'avant-concerts zurichois, tenus à guichets presque fermés.

Il portait la casquette à l'envers. Il avait vu des citadins faire cela dans un train de banlieue, tous enroulés autour d'un ghettoblaster à s'enfiler des raps d'Amérique. C'était au début des années 80, il s'appelait encore René Baumann. Né en 1968, dans un bourrelet de monde, il ne se voyait pas y finir sa vie. Alors, à cette époque, il commence à repeindre les murs du patelin, avec des bombes aérosol. Il écrit BoBo, grand b, petit o. Un peu comme, presque dans les mêmes années, Jean-Michel Basquiat écrit Samo dans le métropolitain de New York. Tous ses amis, qui ne comprennent pas bien l'entêtement de René à griffonner son nom sur les façades, sont déjà entrés en apprentissage. Ils deviendront plombier, électricien, employé de banque. Lui a trop tardé avant de se laisser convaincre qu'il fallait un plan B, même à Bobo. Il ne reste qu'une place, celle de confiseur, il y apprend la pâte d'amandes et la crème fouettée. Le samedi, il tourne les 45 tours en des discothèques alémaniques où il est plus que conseillé de maîtriser son Top 50. René Baumann sait ce sur quoi les gens aiment danser. Les gens. Pas les piliers de clubs, qui aiment la techno industrielle et le graphisme berlinois.

Au début des années 90, la vogue Eurodance démocratise les musiques synthétiques, avec des voix qui chantent l'amour universel et le Benettonisme sensoriel. DJ Bobo décide alors de peaufiner un premier disque, Dance with Me. Un bide accablant. Mais il ne touche plus à rien, les éléments sont posés. Pochette aux couleurs saturées, où il se présente la natte bouclée. Un gros rythme implacable, une mélodie qu'on a déjà ânonnée mille fois avant de l'avoir entendue, un texte en anglais, façon méthode Victor. Et surtout des dames. Très vite, bien avant d'épouser sa danseuse Nancy suite à un divorce fracassant, DJ Bobo saisit que ses chemises de fin de bal et son sourire limé ne suffiront pas. D'autant moins de vergogne à l'écrire que lui n'hésite pas à mettre en avant, comme le témoignage d'une réussite honnêtement acquise, son «manque de talent et de charisme». Il se fait entourer donc, étouffer parfois, par une troupe de jarretières animées. Il voudrait être Jean-Michel Jarre au Moulin Rouge. Il s'obstine. Atteint, sans les mépriser, des marchés insoupçonnables, Pologne ou Mexique. Un jour, un exportateur de tapis lui offre un billet pour Oulan-Bator, il doit y donner un concert. Sur le tarmac, des hordes de Mongols, dont des moines bouddhistes, veulent se faire dédicacer sa photographie. Le soir, il joue devant quinze mille personnes.

DJ Bobo n'est plus DJ, il y a des années qu'il n'a plus touché à ses vinyles. Et il a vite remisé ses ambitions de crédibilité au sein de la communauté hip-hop ou électro. «Je voulais attirer les gens hors des genres.» Ceux qui n'écoutent pas trop de musique, qui n'en achètent presque jamais et qui fréquentent une fois l'an les salles de concert. Entouré d'amis d'enfance, il crée une société, Yes Music, basée à Stans «pour des raisons fiscales». Son équipe d'une vingtaine de personnes diversifie les activités; ils se chargent de commercialiser des sonneries de téléphone, des logos, des licences de pub. Alors quand, en 2003, on lui demande si le tube «Chihuahua» l'a rendu millionnaire, il s'esclaffe. «J'avais déjà vendu près de 20 millions de disques. J'étais millionnaire depuis longtemps.» Jusqu'à ce hit mondial, Lambada de l'Urschweiz, adaptation pour Coca-Cola d'un mambo brésilien des années 50, DJ Bobo était presque passé inaperçu de ce côté de la Sarine. Il avait déjà une émission, le Bobo Show, sur les chaînes alémaniques. Son service informatisé d'autographes envoyés par la poste fonctionnait à plein. Mais Bobo restait une incongruité, hors son public de prédilection.

Avec le triomphe télévisé d'Alain Morisod, on découvre que des chanteurs ont fait carrière sans les médias, sans les festivals d'été ou les repérages radiophoniques. DJ Bobo est le prince de ces oubliés de la tendance, du bon goût infligé. Il pratique de la musique pompière, célèbre l'«Amazing Life» ou la «Pura Passion», dans des costumes de Star Trek médiéval. Sous son bandana à tête de mort, il n'a peur de rien.

DJ Bobo en concert. Ve 20, Sa 21 (complets) et Sa 25 août, à 20 h. Hallenstadion, Zurich. http://www.djbobo.ch