Vu la saturation du marché automobile européen, et les relations conflictuelles du Vieux – et du Nouveau – continent, le coup ne manque pas de témérité. Les constructeurs américains tirent profit du Salon de Genève pour réaffirmer leur présence en Europe, ou réintroduire des marques depuis longtemps absentes de ce côté-ci de l'Atlantique.

Les géants de Detroit n'ont bien sûr jamais cessé de marquer le paysage automobile européen. Opel est une marque de General Motors depuis les années 20. Ford produit depuis des lustres des modèles spécifiquement destinés aux routes allemandes, britanniques, italiennes ou suisses. Depuis sa fusion avec Mercedes, Chrysler est plus visible en Europe grâce à ses Voyager, PT Cruiser ou sa grassouillette berline 300C. La marque a vendu 100 000 véhicules sur le continent l'année dernière. Sa part de marché est anecdotique (0,7%), mais les dirigeants de Chrysler veulent la doubler d'ici à cinq ans. Jeep, une autre marque de DaimlerChrysler, écume elle aussi depuis longtemps le territoire européen.

Reste que Chevrolet, qui appartient à GM, n'a jamais été aussi présent au Salon de Genève. Pour une bonne raison: les minuscules Daewoo coréennes portent désormais le nom de Louis Chevrolet, Neuchâtelois qui a créé sa propre marque à Detroit en 1911. Et Cadillac, autre propriété GM, lance une offensive de charme pour séduire les automobilistes européens, jusqu'ici assez circonspects devant les luxueuses baleines d'acier. Berlines, roadster, tout-terrain: la nouvelle gamme renouvelle en profondeur le style Cadillac, et même la finition des voitures s'est améliorée. Cadillac présente même à Genève une surprenante BLS, berline de taille moyenne qui aura la plate-forme de la Saab 9-3. La BLS sera assemblée dès l'an prochain dans les usines de la marque suédoise, qui donne actuellement beaucoup de soucis à son propriétaire GM. La «petite» Cadillac sera pourvue d'un moteur diesel, ce qui, en termes symboliques, revient à proposer aux Etats-Unis une Skoda équipée d'un moteur V8 de six litres de cylindrée.

Si la concurrence automobile est acharnée en Europe, elle l'est davantage encore aux Etats-Unis. La bataille des parts de marché coûte des fortunes à GM, Ford et DaimlerChrysler, trio malmené par le redoutable Toyota. Cette guerre épuisante a conduit les constructeurs de Detroit à considérer à nouveau l'Europe comme un territoire d'exportation. DaimlerChrysler a ainsi décidé de réintroduire Dodge sur le Vieux Continent, où la marque était absente depuis plus de vingt ans, sauf par l'entremise d'importations parallèles.

L'initiative est gonflée, aussi gonflée qu'est l'identité Dodge aux Etats-Unis, où la marque vend des tonnes de pick-up et 4x4 musculeux, aux calandres monumentales frappées d'une tête de bélier. Dodge n'a pas laissé de souvenir impérissable en Europe, voire aucun souvenir du tout. Au contraire de Cadillac, dont la BLS évoque une voiture germanique, Dodge veut se réimplanter par ici avec des modèles qui évoquent davantage Donald Rumsfeld que la diplomatie de l'UE.

Voici d'abord la nouvelle génération de la Viper, décapotable ou non, bolide biplace dont le 10 cylindres dérivé d'un moteur de camion atteint désormais les 500 ch. Voilà surtout la compacte Caliber, dotée d'un hayon, peu encombrante (4,4 mètres de longueur), conçue en premier lieu pour l'Europe. La Caliber présentée en première mondiale à Genève n'est qu'un prototype, mais le modèle définitif qui sera vendu dès 2006 en France, Allemagne ou Suisse lui ressemblera beaucoup. Le véhicule, plutôt haut sur pattes, évoque une Opel Vectra sous stéroïdes: ailes, capot, flancs, passages de roue, toit et poupe sont sculptés pour inspirer puissance et robustesse. Sans y parvenir, la silhouette de la Caliber tente l'union d'un coupé et d'un «Sport Utility Vehicle». Mais par son outrance même, la petite Dodge est intrigante, à coup sûr différente.

Cette quête stylistique de fiabilité corrige la réputation de fragilité des voitures américaines, et de certains modèles de Dodge. Aux Etats-Unis, la petite Dodge Neon est certes bon marché, mais aussi l'une des voitures les plus mal cotées du pays en termes de longévité.

La ligne robuste de la Caliber renvoie aussi aux origines de la marque. John et Horace Dodge étaient au début du XXe siècle des fabricants de vélos dans le Michigan. Les deux frères se sont ensuite tournés vers le commerce des pièces détachées automobiles. Avec succès. Les Dodge fournissaient la plupart des pièces de la légendaire Ford T, la première automobile fabriquée à la chaîne. Henry Ford étant obnubilé par la réduction des coûts, et les Dodge plutôt par la qualité au juste prix, la rupture a été consommée en 1914. A la fin de la même année, les frères Dodge lançaient un premier véhicule sous leur nom, une cinq places décapotable dotée d'un simple slogan: «dependable» (fiable). Cette solidité revendiquée a accompagné les premières décennies de la marque, vendue en 1928 à Walter Chrysler, et qui s'est aussi diversifiée dans les camions et véhicules militaires.

C'était un autre siècle. Aujourd'hui, fort du bélier qui trône sur les calandres hypertrophiées, le slogan Dodge est du genre rouleur de mécaniques: «Prenez la vie par les cornes». Yeah!