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Juli Briskman et son adresse au cortège présidentiel, 28 octobre 2017.
© Brendan Smialowski

Société

Quand les doigts valent mieux qu’un long discours

L’homme a toujours aimé parler avec ses mains, mais à l’ère du tout digital, les «millennials» ont érigé la chanson de geste au rang d’art et leurs doigts deviennent des slogans qui renvoient vite au siècle dernier tous ceux qui n’y comprennent rien…

Le 28 octobre, Juli Briskman, mère de famille quinqua originaire de Sterling, aux Etats-Unis, part faire son tour à vélo habituel lorsqu’elle croise le cortège de Donald Trump. Ni une ni deux, elle dégaine un vigoureux doigt d’honneur devant la voiture du président américain. L’image, immortalisée par un photographe, fait le tour des médias.

Interrogée sur les raisons de son geste, elle confie: «Il passait par là et mon sang n’a fait qu’un tour. Je me disais: il a fait retirer des publicités pour l’inscription à l’Obamacare, seulement un tiers de la population de Porto Rico a de l’électricité, et il est encore à son satané golf…»

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Analyste marketing pour une entreprise au service du gouvernement, la nouvelle reine des réseaux est également licenciée, à cause de son geste. Mais reçoit un soutien massif: 450 000 offres d’emploi spontanées et 120 000 dollars, via une cagnotte de crowdfunding lancée par un admirateur, qui proclame: «Juli Briskman est une inspiration pour nous tous.»

Il faut dire que Donald Trump n’en est pas à sa première insulte digitale. Après son élection, les selfies de majeurs tendus devant la Trump Tower devinrent une petite tendance des réseaux sociaux, même des actrices aux manières policées ont osé le geste, telle Marion Cotillard, allée directement poster sur le compte Instagram du président une salve de doigts d’honneur colorés, en version émoji. Après tout, ce symbole est disponible sur smartphone depuis 2015, alors autant en profiter…

Doigt à l’honneur

D’autant plus que ce geste aux origines injurieuses semble avoir glissé du registre transgressif à la posture «cool». Car le majeur est désormais partout: sur des t-shirts, des bijoux, et même dans un film américain de 2016 avec un super-héros déguisé en doigt d’honneur, qui n’a pas vraiment marqué le box-office. Frédéric Beigbeder en a aussi fait l’affiche de son dernier film, Thierry Ardisson le brandit face caméra chaque fois qu’il évoque un détracteur, et l’architecte octogénaire Frank Gehry l’a tendu à un journaliste alors qu’il recevait un prix des mains du roi d’Espagne.

Dès 2012, le designer britannique Paul Allimadi s’amusait, dans une tribune du Huffington Post, de voir le doigt d’honneur devenir mode, recensant un nombre incalculable de demoiselles des beaux quartiers brandir leur majeur, avec un grand sourire, sur les réseaux sociaux… C’est que, pour s’inscrire dans ce millénaire, mieux vaut maîtriser une nouvelle langue digitale dont la variété d’émojis sur smartphone témoigne de la richesse: du pouce levé au «shaka» des surfeurs (pouce et auriculaire levés signifiant que l’on vous transmet de bonnes ondes), aux cornes du diable effectuées avec l’index et l’auriculaire (geste issu du milieu rock qui signifie aujourd’hui que l’on passe simplement du bon temps), l’argot des doigts ne cesse de s’étoffer… et, comme tous les argots, échappe aux non-initiés qui osent s’y aventurer sans en maîtriser les codes.

Slogans digitaux

En pleine campagne présidentielle, fin 2016, le maire de Bordeaux Alain Juppé s’était ainsi retrouvé dans un montage vidéo narquois de l’émission Quotidien, de Yann Barthès, après avoir tenté d’imiter une bande d’adolescents en train d’exécuter le «signe de Jul». Ce geste, créé par le rappeur du même nom, consiste à former deux pistolets avec ses mains, avant de les taper l’une contre l’autre. A connotation «cool», il cartonne dans les cours de récré et les stades de foot… Et fait visiblement bien rire les millennials quand des papy-boomers s’y essaient.

Mais si les millennials raffolent des slogans digitaux, ils n’ont rien inventé. Car les gestes symboliques existent depuis, toujours selon l’anthropologue Nicolas Adell. «Toutes les sociétés ont partagé des rituels pour renforcer leurs liens, et l’expression de la main en fait partie, note-t-il. Du salut des gladiateurs aux gestes codifiés des rappeurs, l’expression manuelle a une fonction de reconnaissance à l’intérieur d’un groupe. Psychologiquement, elle joue sur l’effet miroir, et permet d’affirmer que l’on partage les mêmes valeurs ou le même savoir initiatique. Ce processus peut exprimer plusieurs registres: le respect, la prière, son appartenance à une tribu, l’insulte…»

Ces gestes hautement symboliques sont à distinguer de ce que l’anthropologue nomme «la palabre gestuelle», c’est-à-dire tous les gestes que l’on exécute machinalement avec les mains dès que l’on s’exprime avec fougue et «qui ne servent qu’à appuyer visuellement le discours, sans dire grand-chose. Ils sont de simples signes de ponctuations» Une ponctuation néanmoins efficace puisque, selon le psychologue américain Geoffrey Beattie, spécialiste de la communication non verbale, les gestes augmentent de 60% la portée des messages, car ils ont un lien direct avec nos émotions. Raison pour laquelle, d’ailleurs, ils accompagnent souvent les luttes, tel le poing levé, symbole de révolte autant que d’unité qui a traversé l’histoire et les combats, des communistes aux Black Panthers. Et dont l’une des évolutions a donné le fameux «check», ou fist bump, qui consiste à se saluer en cognant les poings.

«Digitus impudicus»

A l’origine emblème de solidarité face aux discriminations raciales, comme le retrace Shake It Out – un passionnant documentaire qui lui est consacré –, le check est ensuite devenu signe de ralliement dans la contre-culture hip-hop, avant d’être, là encore, récupéré par le tout-venant, jusqu’à se transformer en jeu dans les cours de récré…

Mais les gestes emblématiques n’ont pas tous une histoire aussi forte, alors certains n’hésitent pas à broder des légendes. C’est le cas du doigt d’honneur, dont on peut lire ici et là que l’origine remonterait à la Rome antique, où il aurait porté le nom de digitus impudicus (doigt impudique) et aurait été chéri par Caligula. Une légende qui fait sourire Nicolas Adell: «Il est toujours très difficile d’établir le parcours historique des gestes, et le doigt d’honneur s’est sans doute démocratisé beaucoup plus tard», tempère-t-il. D’autant que les gestes ont rarement la même signification d’un pays ou d’une culture à l’autre, comme l’expliquait déjà l’anthropologue Desmond Morris à la fin des années 70 dans une vaste anthologie de la gestuelle humaine à travers le monde (La Clé des gestes, Ed. Grasset). Au XXIe siècle, chez les Occidentaux, en tout cas, un digitus impudicus peut rapporter 120 000 dollars à son auteur…

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