Archimède hors de sa baignoire. A l’écran, via visioconférence, Dominique Bourg embrasse large, avec cette générosité qui a caractérisé son enseignement à l’Université de Lausanne. Le philosophe franco-suisse, auteur d’Une Nouvelle Terre (Desclée de Brouwer) et de Parer aux risques de demain (Seuil) – avec Jean-Louis Schlegel – tire les leçons de cette grande pause qui s’impose à la planète. Et si c’était l’occasion de réformer nos conduites, nos politiques, d’inventer une civilisation plus complexe, plus sympathique, selon les termes de ce penseur qui aime les mêlées?

Le Temps: Comment vivez-vous cet entracte inimaginable dans nos vies?

Dominique Bourg: Je veille, confiné dans mon petit appartement à Lausanne. Nous vivons quelque chose de comparable à la grande peste noire. Je ne parle pas de la grippe espagnole de 1918-1919, qui a fait entre 40 et 50 millions de morts. Les pays belligérants ont cherché à étouffer la contagion, pour ne pas avouer leur faiblesse. La pandémie actuelle ne l’égalera pas, parce que cette fois-ci, on s’attaque au problème. En revanche, les conséquences économiques risquent d’être colossales.

Cette tragédie sanitaire est-elle aussi une crise écologique?

Sans aucun doute. Les spécialistes des écosystèmes disent que le virus vient des chauves-souris, via le pangolin. Or, c’est parce que leurs habitats ont été détruits que les chauves-souris se sont rapprochées des habitations humaines et des animaux domestiques. A ce phénomène s’ajoute la disparition des espèces. Tout cela engendre les zoonoses, ces maladies qui passent des animaux aux humains.

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Le confinement fait appel à notre sens de la responsabilité. Cette mobilisation sans précédent pourrait-elle permettre d’enrayer la machine infernale qui détruit la planète?

Pour la planète, en cette période de néolibéralisme décérébrant, de petits gestes ne suffiront pas, mais ils sont importants. Nos décisions individuelles, nos modes de vie redeviennent quelque chose de fondamental. Et cela nous renvoie au sens de la responsabilité.

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Le philosophe allemand Hans Jonas prônait en 1979 une «heuristique de la peur». Il disait qu’il valait mieux prêter oreille aux prophètes du malheur qu’à ceux du bonheur. La peur peut-elle être bonne conseillère?

Oui. Mais le monde a sacrément changé depuis 1979. A l’époque, Hans Jonas s’attendait à des difficultés à l’échelle de plusieurs générations. Quarante ans après, ce que lui croyait affecter l’humanité dans X générations frappe celle qui était déjà présente quand il écrivait. L’heuristique de la peur, c’est une certaine forme de peur, celle qu’on contrôle et qui doit déboucher sur la raison, le raisonnement, le désir de connaissance et d’action. Celle-là est fondamentale et n’a rien à voir avec celle dont jouent les Donald Trump et Jair Bolsonaro.

Le Conseil fédéral, comme d’autres gouvernements, s’appuie sur des collèges de scientifiques. Que vous inspire cette alliance du politique et du savant?

Le savant ne joue pas du tout le même rôle sur le plan sanitaire et sur celui de l’écologie. Quand on parle de santé, le diagnostic est inséparable de l’ordonnance. L’épidémiologiste prescrira un type de comportement. La question du climat, elle, mobilise des experts scientifiques de tous horizons, biologistes, écologues, etc. Le savant identifie les origines du problème, indique aux politiques des leviers sur lesquels jouer, mais ne dit rien sur la manière dont ils doivent les actionner. C’est aux politiques de définir les stratégies.

Des scénarios préfiguraient la situation actuelle. Comment se fait-il que les gouvernements occidentaux aient été aussi démunis devant la pandémie?

Je les connaissais moi-même et je ne les ai pas vus arriver. On a affaire ici à une limite de l’esprit humain. On ne raisonne jamais séparément de certaines émotions.

Le philosophe dédouane donc les dirigeants?

Leur responsabilité à mes yeux tient à leur néolibéralisme obtus. Ils sont restés fidèles au marché à la Friedrich Hayek, alors que celui-ci ne fonctionne plus du tout comme à cette époque.

On assiste à un renversement carnavalesque des hiérarchies. L’économie est assujettie, provisoirement certes, au politique. Qu’est-ce que ça peut dessiner pour l’avenir?

Ce qui nous arrive change la responsabilité de nos gouvernants. Désormais, il leur sera très difficile de prétendre qu’ils ne peuvent rien changer à la machine économique. Il y aura une rupture radicale entre l’avant Covid-19 et l’après.

L’Etat est donc le grand gagnant de la crise?

Oui. Seul l’Etat peut organiser les stocks de masques, mobiliser des forces pour que des entreprises répondent à une crise sanitaire. Seul aussi, il peut demander aux gens de rester confinés. On voit bien qu’on ne peut pas se passer de lui.

Edgar Morin déclarait dans un entretien récent à «Libération» qu’il faut combiner croissance et décroissance. La première porte, dit-il, la vitalité économique; la seconde, le salut écologique et la dépollution généralisée. Adhérez-vous à cette dialectique?

La décroissance n’est pas une religion. C’est une nécessité physique. Pour faire face au Covid-19, nous avons serré le frein à main et arrêté le véhicule économique. Mais pour le climat, c’est beaucoup plus compliqué. Il faut ralentir, c’est vital, mais sans s’arrêter. Le GIEC comme l’ONU demandent de réduire d’un peu plus de la moitié les émissions mondiales de gaz à effet de serre, en un maximum de dix ans. Cela exige un freinage brutal, économiquement très compliqué.

Dans un deuxième temps, il faudra trouver une nouvelle vitesse de croisière, avec une restructuration totale de l’économie. Aujourd’hui, elle est orientée sur la production maximisée de petits objets, source de désastre écologique. On devrait à l’avenir privilégier la production d’infrastructures. Ce sont des efforts gigantesques. Pendant cette conversion, on ne manquera pas d’emplois. Seul le politique peut assumer cette réorientation.

La découverte de notre vulnérabilité va-t-elle changer quelque chose?

On peut l’espérer. Car c’est l’autre enseignement du virus: on pensait depuis la guerre qu’on pouvait s’isoler de la nature, la dominer. Or on assiste à un retour en force et violent de la nature, des interactions entre nos sociétés et le système terrestre. On réapprend, dans notre chair, que nous pourrions disparaître. Cette dimension d’expérience n’est pas négligeable.

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Certains parlent de crise civilisationnelle. N’est-ce pas abusif?

Oh non! Notre civilisation occidentale, qui naît avec le paradigme mécaniste à la fin du XVIe, s’est fixé comme objectif le confort matériel des uns et des autres. Et elle a parfaitement réussi. On avait voulu s’arracher à la vallée des larmes, pour citer l’expression biblique. Et aujourd’hui, on est en train de construire une vallée brûlante et bourrée de virus.

Si on a abouti à cela, c’est que nous nous sommes entichés d’un seul objectif: l’enrichissement matériel. Il est clair qu’on doit changer d’imaginaire et revenir à une civilisation de la complexité où conduites et politiques seront évaluées selon une multitude de critères.

Serons-nous moins libres demain?

Il ne faut certes pas revenir au monde d’avant, quand le groupe l’emportait sur l’individu. Mais il faut admettre que ce qui est premier, ce sont ces biens communs sans lesquels il n’y a pas de vie sur terre. Réparer le vivant, c’est refuser que chacun puisse dans son coin décider de son mode de vie. Tant pis pour Benjamin Constant! Face au Covid-19, nos conduites sont déterminantes. Cette même responsabilité doit prévaloir pour cet immense chantier qui nous attend.

Mais c’est une restriction de nos libertés que vous préconisez!

Nos modes de vie sapent la viabilité de la planète. Mais il nous reste la liberté de pensée, de culte, d’association, etc. Ces droits sont fondamentaux. Quant à la redéfinition de nos modes de vie, elle ne doit pas dépendre de l’arbitraire de quelques-uns, mais être décidée dans un cadre démocratique sur la base de nos connaissances scientifiques.

Interrogé récemment, le philosophe Bruno Latour disait que gâcher une crise est un crime. Et qu’il faut profiter de la période pour faire l’inventaire des habitudes auxquelles on est prêt à renoncer. D’accord?

Oui, mais si on s’en tient à cela, on ne réglera que 30% des problèmes. Or ce sont les infrastructures de nos villes, de tout ce qu’on produit, qu’on doit changer.

De quand date chez vous cette conscience de la fragilité de notre planète?

J’ai été marqué à vie par la lecture, à 20 ans, d’Avant que nature meure de Jean Dorst, livre publié en 1963. Je l’ai lu au début des années 1970. J’y suis revenu avec ma deuxième thèse, qui a donné lieu à L’Homme artifice (Gallimard), publié en 1996. Depuis, c’est une préoccupation et un combat de tous les jours.

La vie sur cette terre, qu’on le veuille ou non, sera plus dure. Mais on a encore la possibilité d’empêcher le pire

Comment avez-vous évolué, politiquement, sur cette question?

En bon social-démocrate que j’étais, je militais pour le développement durable. Mais je me suis rendu compte que c’était un échec cuisant. L’idée de ces trois camemberts – la société, l’économie et la nature – était idiote. La vérité, c’est que les économies ont comme limite les sociétés qui elles-mêmes ont comme limite la biosphère. La grille politique classique est incapable d’appréhender ça. Droite et gauche s’affrontent sur la façon de produire plus de richesses et de les répartir. Or, c’est le substrat de civilisation auquel on doit renoncer.

Qu’est-ce qui vous rend optimiste?

On ne peut pas l’être. La vie sur cette terre, qu’on le veuille ou non, sera plus dure. Mais on a encore la possibilité, pendant dix ans, d’empêcher le pire. Après, c’est fini. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le GIEC, l’ONU. Il faut un freinage brutal, avant de trouver une nouvelle vitesse de croisière pour que naissent des sociétés beaucoup plus intéressantes et sympathiques que la nôtre.

A cet égard, le virus est-il un allié?

Il révèle l’interface violente entre nos sociétés et les systèmes naturels qu’elles ont dégradés. Quand on le lit comme ça, on peut voir un avertissement sérieux de la nature. Et comme on est au seuil d’une décennie où experts et scientifiques appellent à changer de braquet, le coronavirus est un allié extraordinaire.

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Au Théâtre de Vidy, depuis cet automne, vous conduisez avec des universitaires et le public des ateliers où il s’agit d’imaginer des futurs possibles. Quel est le sens de cette démarche?

Toute ma vie, j’ai essayé de transmettre des connaissances dont je voyais qu’elles ne «percolaient» pas dans l’espace public. Pendant des années, des scientifiques nous ont mis en garde, mais on ne voyait ni ne sentait rien. Aujourd’hui, on voit, on sent. C’est le moment d’élaborer des récits.

Pourquoi?

Je crois qu’on n’arrive jamais à faire que ce qu’on est capable de se raconter. Et parfois, ce n’est pas pour le meilleur. Je viens de lire Les Chasseurs noirs de l’historien français Christian Ingrao. Il retrace le destin d’une brigade nazie formée de chasseurs et de repris de justice. Il montre que toute l’attitude des armées allemandes en Russie ne peut pas être comprise sans une logique cynégétique. La violence horrible a été rendue possible par le pensable.

Quel est le livre que vous offrez aux êtres que vous aimez?

Les Furtifs d’Alain Damasio. Un roman qui entrecroise l’anticipation, le politique, la poésie. Un chef-d’œuvre.

A 15 ans, comment rêviez-vous votre vie?

Je vivais avec mes parents en Meurthe-et-Moselle, région dominée par la sidérurgie en perte de vitesse. Et je m’imaginais déjà philosophe. J’avais lu Phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty, dont j’étais fan. C’est ce qui m’a encouragé à faire des études. D’une certaine manière, j’ai accompli un rêve d’adolescent.