L’un est Français, l’autre Marocain. Ils s’aiment, se marient malgré les invectives homophobes et les menaces de mort

Leur union vient d’être validée. Une première en France

A les voir au loin, on dirait un père et un fils. Dominique a 56 ans et Mohammed 23 ans. Mais à les écouter et saisir leurs connivences, c’est un couple épris. Ils ont donné rendez-vous, tôt le matin, dans un resto rapide de la zone industrielle des Landiers à Chambéry. Lieu de passage, impersonnel, hors les regards. Ça leur va. Ils sont arrivés en retard. C’est le privilège des amoureux. Le monde est à eux, les autres peuvent attendre. Et puis on leur pardonne parce qu’ils sont just married. L’euphorie est passée, restent la douce fatigue, les nerfs à vif et des années de bonheur à venir «pourvu que les fous de Dieu nous foutent la paix».

Le 28 janvier dernier, la Cour de cassation à Paris a validé leur mariage. Dernier épisode d’une longue et usante bataille judiciaire. Leur union avait été reconnue par deux fois en octobre 2013 par le Tribunal de grande instance puis par la Cour d’appel de Chambéry, mais le parquet général avait formé un pourvoi en cassation. Motif: en cas de mariage franco-marocain, chacun des deux membres du couple doit se conformer aux lois de son pays. Or au Royaume chérifien, le mariage entre deux personnes de même sexe est interdit. Dominique se souvient: «On devait se marier le 13 novembre 2013, les bans avaient été publiés, la salle réservée, les repas commandés pour nos 80 invités dont des amis gays marocains installés en Belgique. Mais deux jours avant le rendez-vous devant le maire, le procureur de Chambéry s’est opposé à notre union. Ça nous a cassés. Mais nous avons vite réagi au nom du droit. L’adversité, on connaît et on fait face.»

Dominique et Mohammed se sont rencontrés en 2010 à Marrakech dans une boîte gay. Coup de foudre entre le garagiste savoyard, volubile, un brin nerveux, et ce placide Maghrébin androgyne qui rêve de devenir steward dans l’aviation. Mohammed est attiré par les garçons depuis toujours. Sa mère le sait, sa grande sœur aussi, pas son père. «Les gays au Maroc vivent cachés, s’afficher c’est risquer sa vie. La police connaît les lieux où l’on se retrouve, elle laisse faire, tant que l’on est discret», explique posément Mohammed. Dominique est présenté à la famille de Mohammed, il dort même chez lui. «C’est un copain qui va m’aider à faire des études à l’étranger», justifie Mohammed à son père. Il part en Espagne puis en France où il rejoint Dominique. Mohammed obtient un titre de séjour et ils décident de se pacser en 2013.

Dominique, à la tête d’une entreprise d’une dizaine d’employés, a de son côté assumé tardivement son homosexualité. Il a été marié, a trois filles. «Mais ça n’allait pas, je me mentais, je mentais aux autres, j’ai grandi dans une famille noble, un peu rigide, je ne pouvais rien dire à mes parents», raconte-t-il. Son grand frère lui vient en aide. A son insu, il convoque une réunion de famille et révèle l’homosexualité de Dominique. «Un jour mon père a débarqué sans prévenir dans mon entreprise, il a bégayé: «Mon fils, tu es momo… momosex… tu aimes les garçons? Comment ça se fait?» Je ne savais pas quoi dire. J’étais muet, liquéfié. J’avais à l’époque un autre compagnon et mon père a alors dit: «Tu me le présenteras dimanche.» Ces mots m’ont libéré. Mon entourage sait désormais que je suis gay.»

Dominique et Mohammed rêvaient de vivre un amour ordinaire, sans bruit, de se marier aussi puisque la France autorise l’union civile entre personnes de même sexe depuis près de deux ans. Leur situation, une première dans l’Hexagone, va les exposer. Les médias rapportent leurs soucis judiciaires, ils font la une, passent à la télé, floutés ou filmés de dos. Car leur histoire a été reprise au Maroc et dans le Maghreb en général. «Le journal Hespress de Casablanca a demandé que ma nationalité soit retirée, il y a eu aussi des appels au meurtre, une association musulmane d’Aix-les-Bains a dit que j’étais une honte pour la communauté et qu’il fallait me pendre», relate Mohammed. Le couple va porter plainte pour menaces de mort.

Une autre association franco-maghrébine, Ahluna, «qui défend la famille traditionnelle, cellule de base de la société maghrébine», a déposé auprès de la Cour de cassation un mémoire pour s’opposer au mariage de Mohammed et Dominique. Selon le site Yagg, l’avocate d’Ahluna est aussi l’une des avocates de la très catholique «Manif pour tous» qui en 2012 et 2013 a organisé des marches à Paris et en province contre le mariage homosexuel. Vaste mobilisation interreligieuse à l’encontre du couple franco-marocain.

Pour invalider leur union homosexuelle et binationale, les opposants s’appuient «sur le droit du pays d’origine qui prime sur le droit français même si le mariage se déroule sur le territoire français». La France a ratifié en 1981 une série de conventions bilatérales qui obligent en cas de mariage chacun des deux membres du couple à se conformer aux lois de son pays. Outre le Maroc, dix autres pays sont concernés: Pologne, Bosnie, Monténégro, Serbie, Kosovo, Slovénie, Tunisie, Algérie, Laos et Cambodge. «Cette convention n’a pas de sens, affirme Didier Besson, l’avocat du couple, car la loi marocaine interdit aussi le mariage entre une musulmane et un non-musulman. Vous imaginez possible d’appliquer cela en France?» «Je connais ici plein de Marocaines qui sont mariées avec des Français catholiques», argue Mohammed. La Cour de cassation a finalement tranché en rappelant que la loi d’un des pays pouvait être écartée lorsqu’elle était «manifestement incompatible avec l’ordre public qui garantit entre autres les droits et libertés essentielles de chacun». La liberté aux couples de même sexe de se marier étant un droit fondamental ouvert en France depuis le 17 mai 2013, Dominique et Mohammed ont pu passer l’alliance.

Cet arrêt va faire évidemment jurisprudence. «En ce moment, 34 autres couples homosexuels binationaux attendent pour se marier», croit savoir Dominique. Leur avenir? Mohammed travaille dans une boutique de prêt-à-porter mais il rêve toujours d’avion et voudrait bien enfin suivre des études. Dominique «souffle un peu» et est ravi de vivre normalement dans son quartier. Tous deux continuent à témoigner, de dos.

«Un jour mon père a débarqué sans prévenir,il a bégayé: «Mon fils, tu es momo… momosex… tu aimes les garçons? Comment ça se fait?»