Portrait

Dominique Warluzel, une âme troublée

L'avocat a toujours cultivé la noirceur. Ce pessimisme va le rattraper au-delà du concevable. Retour sur un parcours où le talent s'est laissé envahir par l'obsession de l'image

«La vérité est une agonie qui n'en finit pas. La vérité de ce monde, c'est la mort». Cette citation, Dominique Warluzel l'avait choisie dans le cadre d'une interview accordée au journal du Jeune Barreau. C'était en automne 2012. Quelques mois à peine avant son attaque cérébrale et une longue descente aux enfers.

Cultivé par l'avocat, ce pessimisme viscéral va le rattraper au-delà de l'imaginable. Sa récente mise en détention pour avoir tiré sur une aide-soignante, sans la blesser, accentue encore la noirceur de ce destin. Le médiatique addict, tout à la glorification de ses qualités et de ses faiblesses, fait plus que jamais la une des journaux. Peut-être sa seule consolation dans cette triste affaire.

Le jeune prodige

Dès 1981, le parcours précoce de Dominique Warluzel va se confondre avec l'histoire judiciaire animée de Genève. Stagiaire chez le très pédagogue Dominique Poncet, l'avocat débutant rend visite à Licio Gelli, dit le grand marionnettiste, dans sa cellule de Champ-Dollon.

En audience, son talent frappe déjà. A la défense, il obtient le sursis pour un jeune chômeur qui se servait d'une pipe pour commettre des braquages. A la partie civile, il ironise contre un meurtrier dépressif, «celui qui ne rate que ses suicides et réussit ses assassinats», qui a tué sa compagne de 17 coups de tournevis. Mais il a face à lui Michel Halpérin, dont la voix profonde entraîne irrémédiablement le jury sur le chemin du crime par passion.

Lire aussi:  Grand corps malade (11.11.2015)

A peine son brevet en poche, sa carrière est mise sur orbite avec l'affaire de l'enlèvement de la fille de Frédéric Dard. Deux semaines de procès, 110 témoins à la barre. C'est une autre époque. Au final, le ravisseur est condamné à la peine quasi maximale, mais la légende du jeune prodige Warluzel est née. Il enchaînera les dossiers rocambolesques. La firme Ferrari qui attaque, certes sans grand succès, un passionné de bolides ayant mis en vente des copies de la mythique GTO 250. Ou encore l'évasion – sans doute y repense-t-il aujourd'hui d'où il se trouve – de deux détenus du quartier cellulaire de l'hôpital.

Il faut fréquenter les prétoires le plus tôt possible, à l'âge où le feu brûle encore dans le sang. C'est au pénal que les efforts sont les plus lourds et les résultats les plus infimes

La décennie s'achève avec des cas encore plus invraisemblables. Dans «meurtre au bar de la Jument verte», Dominique Warluzel épargne le pire à un vagabond aux identités multiples qui avait frappé un gérant qui lui faisait des avances. Il défend aussi la veuve d'un financier ruiné qui avait commandité son propre meurtre à Saanen (BE), le faisant passer pour un crime de rôdeurs, afin de faire profiter ses proches de ses polices d'assurance-vie. Sans oublier l'affaire dite de «la princesse russe», qui attirera tout le gotha et les curieux de la République.

Le médiatique à outrance

«Il faut fréquenter les prétoires le plus tôt possible, à l'âge où le feu brûle encore dans le sang. C'est au pénal que les efforts sont les plus lourds et les résultats les plus infimes», disait encore Dominique Warluzel à l'intention du jeune barreau. L'avocat délaisse ainsi ce qu'il fait le mieux pour graviter autour et au sommet du FC Servette, lancer une longue série d'émissions télévisées plus ou moins réussies consacrées aux stars ou à la justice, préférer le droit fiscal et le droit des affaires, aligner les conquêtes féminines dans une diversité assumée, représenter les célébrités.

Lire aussi: Détenu à Genève pour tentative de meurtre (04.01.2016)

Dans ce contexte, l'avocat use et abuse des médias. Comme lors du différend financier opposant Alain Delon, représenté par le duo Dominique Warluzel et Charles Poncet, au PDG de sa société. A tel point qu'en 1991, le juge d'instruction Jean-Pierre Trembley se fend d'un communiqué indiquant qu'il ne lui est plus possible de continuer son enquête pénale «dans des conditions qui respectent si peu le principe de la présomption d'innocence et la loyauté du débat judiciaire», tout en ajoutant que son travail ne saurait servir de support au plaignant dans sa campagne médiatique. L'histoire se terminera par un arrangement.

Ce tandem avec Charles Poncet, déjà expérimenté lors de l'interminable affaire Medenica, du nom de ce cancérologue condamné pour avoir escroqué les assurances-maladie yougoslaves, va donner naissance à une nouvelle étude. La combinaison tourne très mal. Les deux avocats, qui se ressemblent peut-être trop pour s'entendre, se séparent avec fracas et coup bas. Dominique Warluzel, un redressement fiscal en prime, gardera une rancune tenace.

La robe délaissée

Dès 1996, associé à Marc Bonnant, Dominique Warluzel se fait toujours plus rare dans le prétoire. Il y a bien l'affaire de l'enlèvement d'un jeune avocat vaudois par un autre fils de bonne famille. Lors de ce procès hautement animé, il s'affiche avec l'épouse d'un homme d'affaires et passe ses nuits au Lausanne Palace, alors que sa collaboratrice s'épuise à prendre le train avec des valises de dossiers. La plaidoirie de la star, pour l'un des auteurs du kidnapping, sera brillante malgré une préparation que l'on devine distraite. A ce moment, il promet déjà que ce sera sa dernière cause pénale. Mais il y en aura d'autres, notamment le procès du promoteur Carlo Lavizzari, empêtré dans le dossier de la Banque cantonale de Genève, et finalement acquitté en février 2012.

Lire aussi: Une énorme émotion médiatique

Ses adieux avec le combat en robe coïncident avec son installation aux Bahamas où il ouvre une sorte de fabrique à offshores et profite des bienfaits de l'océan avec sa complice des plateaux, Béatrice Barton. Pas pour longtemps. Une attaque cérébrale massive le terrasse sans crier gare. Dominique Warluzel l'intelligent, l'instinctif, le drôle, le cynique, l'indocile, l'imitateur hors pair, le faiseur de surnoms, doit mettre toutes ses forces pour survivre à cette tornade intérieure et retrouver un peu de mobilité et d'autonomie. Une chute va encore anéantir ces efforts.

Les solitudes

Il donnera à voir cette souffrance dans le documentaire réalisé par Raymond Vouillamoz (à voir ici) où il reparle d'une existence déjà beaucoup visitée. Une mère dépressive, un beau-père détesté, un père habité par l'armée française et décédé à 35 ans, une adolescence à l'Institut Florimont où il aime jouer les mauvais garçons, des amitiés viriles, une personnalité marquée par l'obsession de l'image et le regard des autres. Sans véritable attachement, ni désir de famille. «La diversité, c'est la fantaisie. Mais elle connaît aussi ses ombres, ses solitudes et ses tristesses», relevait-il lui-même.

Son impatience et son mauvais caractère, «urticant avec des aspérités» comme le définit Marc Bonnant, se sont aggravés après son attaque. Béatrice Barton dit qu'il est désormais imprévisible, il vit dans une colère permanente, il est désinhibé et n'a plus de pudeur en paroles ou en gestes. Une fureur qui s'est exprimée dangereusement ce 2 janvier dans la chambre d'un palace genevois.

Lire aussi: «Il a tiré comme on passe une bordée» (05.01.2016)


 

Biographie

1957: Naissance à Pau, en France

1984: Il plaide au procès du ravisseur de la fille de Frédéric Dard

2005: Il devient Chevalier de la Légion d'honneur

2013: Il fait un accident vasculaire cérébral à Nassau

2016: Il est placé en détention provisoire à Genève

Publicité