Au début de chaque semaine, «Le Temps» propose un article autour de la psychologie et du développement personnel.

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Ann, vétérinaire, préfère donner son sang plutôt que de l’argent, car c’est plus «personnel et directement utile». Yannick, formé à la médecine chinoise, est convaincu que son esprit colore la transaction: «Si j’arrive à donner de mon sang avec tout l’amour que j’ai, je peux alors transmettre cet amour au receveur.» Rino, vendeur, voit dans cette pratique une manière de contrôler son hypertension. Quant à Corinne, éducatrice, elle n’est pas opposée à la vente de produits dérivés de son sang, pour autant que ces produits soient «destinés à soigner des gens et non à la fabrication de crème antirides».

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Le Don dans le sang, qui vient de paraître aux Editions Favre, interroge 17 donneurs réguliers en Suisse romande. Tous sont différents, mais tous se retrouvent sur un point: ce geste doit rester bénévole, car rémunérer un donneur pourrait conduire à «une baisse de la qualité». Symbole de vie et de mort, le sang est également étudié par des spécialistes de tous bords. Précision importante en période de crise sanitaire: les dons de sang sont maintenus et plus que jamais nécessaires.

Fugue au fil du flux

Emmenée par Jean-Daniel Tissot et Philippe Schneider, hématologues, la fugue au fil du flux sanguin est édifiante. On apprend qu’«une vie de donneur, ce sont 100 dons ou plus, 45 litres de sang, 20 litres de globules rouges, 7 kilos d’hémoglobine, 1 kilo d’anticorps, 2,7 kilos d’albumine et 20 grammes de fer», détaille Jean-Daniel Tissot avant de pointer sobrement: «Ce sont plusieurs vies sauvées.»

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Après qu’une personne est déclarée «apte à la saignée», «l’aiguille s’enfonce dans le M veineux de son bras [au pli du coude], le sang s’écoule jusqu’à la poche en plastique qui le collecte et le mélange à un anticoagulant lui donnant l’illusion d’être encore à l’intérieur du corps», poursuit le spécialiste. Le sang est ensuite transformé pour obtenir des «produits sanguins dits labiles [à usage thérapeutique, donc] comme les globules rouges, le plasma et les plaquettes, mais aussi des dérivés stables.»

En parallèle, la précieuse manne est analysée pour évacuer toute transmission de maladie – l’affaire du sang contaminé hante encore les esprits – et, avant son administration à un receveur, elle est soumise à plusieurs tests de «correspondance maximale». Enfin, termine le médecin, le patient doit être surveillé pendant la transfusion pour s’assurer que le traitement a été efficace.

Un «accueil bienveillant»

Cette chaîne «parfaitement rodée et maîtrisée» débute de manière rude, regrette l’hématologue. «Pourquoi soumettre le donneur à un questionnaire qui tient plus de l’interrogatoire policier que d’une évaluation de santé?» Pertinente, cette observation ne semble pas avoir traumatisé les interviewés. Tous témoignent au contraire de «l’accueil bienveillant» du personnel soignant.

Jean-Michel, maroquinier, 120 dons à son actif: «On est tellement bien accueilli que, dès qu’on arrive, on a l’impression d’être utile.» Un autre principe cher aux bénévoles? Celui de l’anonymat. Tous estiment qu’il est plus sain de ne pas connaître les receveurs et réciproquement. Si certains receveurs désirent manifester leur reconnaissance, «ils peuvent le faire de manière collective lors d’une réunion organisée pour les donneurs», propose Jean-Michel.

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Le profil type de ces bienfaiteurs? Des hommes et des femmes souvent impliqués dans la vie associative et politique de leur commune et mus par un idéal de solidarité, plutôt que par une conviction religieuse. Ce qui frappe? Peu semblent au courant du destin commercial d’une partie de leur sang. En effet, si le sang labile est interdit de vente par l’OMS, les produits dérivés peuvent être commercialisés. Les donneurs font en général «confiance» aux autorités médicales et partent du principe que ces ventes, équilibrant les coûts de la transfusion, servent de bonnes causes.

François, électronicien, trouve «fascinant que le sang se régénère tout seul», mais se demande pourquoi «on n’arrive pas encore à fabriquer du sang synthétique». S’il était receveur, Bernard, policier, n’aimerait pas connaître l’identité de son donneur, mais ce serait «différent en cas de greffe d’organes». Pourquoi? «Parce que le sang est un fluide qui se dilue dans le corps, alors que le cœur est un organe solide qu’on sent battre dans sa poitrine.»

Un contrat social

On touche là à une question cruciale de l’imaginaire sanguin. Le don de sang est basé sur un principe de solidarité élémentaire qui relève de la logique du don et du contre-don, contrat social posé par l’anthropologue Marcel Mauss au début du XXe siècle.

Mais, sur le plan identitaire, ce geste navigue entre deux pôles contradictoires, analyse l’ethnologue Richard Pottier. D’un côté, le sang est léger, car «détachable de l’organisme, comme les cheveux ou la salive». De l’autre, il est lourd, car chargé de la «notion de filiation». «Universellement, on considère qu’être parents, c’est partager le même sang. D’où la pratique de l’échange des sangs qui vise à transformer deux étrangers en frères ou sœurs de sang.»

Comment les donneurs vivent-ils cette contradiction? Par une mise à distance. A part Yannick qui teinte le don d’une intention, aucun des autres bénévoles ne semble personnaliser la pratique. Pourtant, renchérit Eric Martinent, «le sang est politique». Le docteur en droit se réfère «au sang bleu» de la monarchie française ou à «l’obsession de pureté du sang» des nationalistes nazis.

Mais, comme le constate l’éthicien Denis Müller, le donneur se situe plus dans une valorisation personnelle que dans la peau du destinataire. A cet égard, l’éthicien rejette l’argumentaire biblique des Témoins de Jéhovah pour condamner l’échange de sang. «Les textes invoqués dans la Bible parlent seulement d’une interdiction de consommer le sang comme nourriture et ne portent absolument pas sur la transfusion sanguine.»

Le problème de la pénurie

Pas de «sacralisation du sang», donc, chez les donneurs, ni de volonté «de purification». Juste un élan de solidarité, une «quête de la performance» – certains donneurs visent un record! – ou le souci d’une dette à rembourser. Jean-Pierre, juriste, quarante-sept ans de don et plus de 180 prélèvements, voit dans ce geste une juste réponse «aux études qu’il a pu suivre dans sa jeunesse».

Reste le problème de la pénurie. Pourquoi ne pas faire de cette offre spontanée un devoir obligatoire? «Parce que le don de sang doit rester un acte volontaire qui ne répond à aucune pression», répondent les hématologues à l’origine de l’ouvrage. «C’est une démarche aussi intime qu’anonyme. C’est le don de vie.»