bourdes

Donnez vos lapsus: ils intéressent la science

Une banque de données accueille les fourchements de la langue. Ceux-ci ne révèlent pas seulement des désirs cachés, mais également les structures du langage

Tout le monde n’est pas Nicolas Sarkozy. Il n’est pas donné à n’importe qui de s’envoler, comme lui, dans la stratosphère du pataquès en proclamant, le 5 septembre 2015, devant les Républicains des Pays de la Loire réunis à La Baule en université d’été, que «la France, de toute éternité, a toujours été du côté des opprimés et toujours été du côté des dictateurs». Loin de cette bourde majestueuse, le citoyen lambda se contente, lui, de proférer des lapsus ordinaires: il dit tare pour barre, il annonce qu’il va à la buanderie pour «lécher le singe» ou à la cuisine pour «tresser un jus de prisson».

Mais qu’importe. Nos modestes bévues verbales intéressent la science. A l’Université du Kansas, le psychologue Michael S. Vitevitch et son équipe viennent de créer un outil en ligne pour recueillir les fourchements de nos langues et les mettre à la disposition de quiconque veut les étudier. Présentée dans un article publié fin août dans la revue Frontiers in Psychology, la banque de données s’appelle SpEDi, acronyme de Speech Error Diary, ou «Journal des erreurs d’élocution». On s’inscrit, on livre les lapsus qu’on entend ou qu’on commet, on télécharge ceux des autres (essentiellement en anglais, un équivalent francophone n’existe pas) et on finit par se demander à quoi ça sert.

Bushismes et bourdes sexuelles

«Ce qu’il y a d’intéressant avec les erreurs, c’est qu’elles montrent à quels endroits le système du langage peut se briser. En général, les choses ne se cassent pas en un point aléatoire – elles se cassent aux emplacements où elles sont le plus fragiles. En analysant les erreurs, les psycholinguistes peuvent ainsi mieux comprendre comment le système du langage est construit», répond le chercheur lorsqu’on l’interroge là-dessus. L’intérêt de recourir au crowdsourcing, avec une banque de données ouverte à tous, est lié au fait qu’un lapsus, pour les linguistes, est un objet aussi précieux que rare. Selon les estimations en vigueur, on en compte de 4 à 8 tous les 1000 mots chez les enfants, et un seul chez les adultes.

Tout le monde, en effet, n’est pas George W. Bush. Véritable usine à gaffes, au point de faire soupçonner chez lui un trouble du langage, voire une légère débilité, l’ancien président états-unien livra assez de lapsus pour remplir deux volumes de bushismes (bushisms), recueillis par le journaliste politique Jacob Weisberg. «Si les tarrières et les barifs étaient abattus, l’économie croîtrait», assurait-il. Et «nous continuerons à améliorer la protection de nos pantalons à énergie nuculaire» (nucular power pants au lieu de plants, «centrales»). Et «la guerre contre le terrorisme implique Saddam Hussein à cause de la nature de Saddam Hussein, l’histoire de Saddam Hussein, et sa volonté de se terroriser lui-même».

Curieusement, les lapsus de George W. Bush n’étaient presque jamais sexuels: un registre pourtant pratiqué très largement par les politiciens gaffeurs. Tout le monde n’est pas l’ancienne ministre française Rachida Dati, commentant un plan de licenciement chez le fabricant de lingerie Lejaby en septembre 2010 sur un plateau de Canal +: «Je vois certains qui demandent des taux de rentabilité à 20-25%, avec une fellation quasi nulle.» Ou son collègue Brice Hortefeux, évoquant deux semaines plus tard au micro de RTL le «fichier des empreintes génitales».

Complots et toiles verbales

L’autre catégorie majeure du lapsus politique est celle qui dévoile des intentions machiavéliques. François Hollande place la barre très haut le 10 octobre 2012, au terme du 22e sommet franco-espagnol de Paris, en déclarant: «La Banque centrale a organisé un mode d’intervention permettant de comploter… de compléter le dispositif.»

Sexuelles ou comploteuses, ces bourdes collent à la vision freudienne du phénomène: le lapsus comme dévoilement, affleurement des pulsions sous le vernis de la maîtrise de soi. «D’un point de vue freudien, on peut évidemment analyser les erreurs de langage et aboutir à des conclusions très différentes des nôtres, portant sur les désirs inconscients. Mais ce n’est pas ce que nous faisons en psycholinguistique: ce qui nous intéresse, c’est comprendre comment le langage fonctionne dans des conditions normales et ce qui se passe dans des situations de stress», insiste Michael S. Vitevitch.

Les lapsus permettent en particulier de comprendre comment s’organise ce que les psycholinguistes appellent le «lexique mental». C’est en analysant les bourdes langagières les plus courantes que la linguiste Jean Aitchison élabora sa théorie des «toiles verbales», visant à expliquer comment nous retrouvons (ou pas) des mots à travers des réseaux d’associations dans notre esprit.

Les pieds qui puent

La base de données de Michael S. Vitevitch se décompose en trois catégories: «Essayer de PENSER à un mot sans parvenir à s’en souvenir», «Quelque chose qui a été DIT de manière erronée», «Quelque chose qui a été ENTENDU de manière erronée». Un lapsus n’est en effet pas forcément une bévue de l’élocution: il peut aussi être un ratage de la compréhension. Les perles les plus prisées, dans ce rayon, sont les paroles de chansons. A l’image de ces volées d’adolescents francophones qui n’ont pu s’empêcher d’entendre, dans l’étreinte des boums, le slow Still Loving You de Scorpions s’égarer, peu avant 2 minutes 22, dans ce terrible aveu: «Ce soir j’ai les pieds qui puent» (la bonne version est «So strong that I can’t get through», si jamais).

Le lapsus, c’est enfin la couture qui craque dans le tissu de l’apprentissage langagier. Ce sont les expressions comprises de travers et répétées au cours de l’enfance, répertoriées par des sites web tels que www.quandjetaispetit.com. «Quand j’étais petite, je croyais qu’on enfilait son petit jama pour aller se coucher. Les adultes avaient donc droit au grand jama.» «Quand j’étais petit, je croyais que quand on attendait un bébé on était en ceintre.» «Quand j’étais petit, je croyais que faire l’appel à l’école se disait faire la pelle.» «Quand j’étais petite, je croyais qu’on disait gagner le grelot et je ne comprenais pas.» «Quand j’étais petit, je croyais que les boucs émissaires étaient des fleurs qu’on offrait pour les occasions tristes: des bouquets misère


«Speech error and tip of the tongue diary for mobile devices», par Michael S. Vitevitch, Cynthia S. Q. Siew, Nichol Castro, Rutherford Goldstein, Jeremy A. Gharst, Jeriprolu J. Kumar et Erica B. Boos, in «Frontiers in Psychology», 13 août 2015

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