Société

Dormez, je le veux

Le sommeil est un petit animal fragile qui se laisse difficilement dompter. Mais l’industrie du bien-être en a fait sa nouvelle fixette. Il faut le mesurer, l’optimiser, le chouchouter, sous peine de passer pour un bon à rien. Et hop, une norme de plus…

Oubliez la cure détox, la méditation, les superaliments… La dernière frénésie santé, c’est l’oreiller. L’Hôtel Guarda Golf de Crans-Montana propose ainsi une «Thérapie du sommeil» à base de «rééquilibrage émotionnel», pour enchaîner trois nuits divinement réparatrices. Au spa de l’Alpina Gstaad, la «Retraire Yoga du sommeil» de quatre jours à 2150 francs vous permettra peut-être de repartir avec l’empreinte des draps sur la joue, preuve d’une étreinte efficace avec Morphée. Sans oublier le programme «Mieux Dormir», à la clinique La Prairie de Montreux, soit six jours pour guérir «fatigue, somnolence diurne, insomnies, difficultés d’endormissement et symptômes tels que manque de concentration, pertes de mémoire ou irritabilité pendant la journée». Prix communiqués à la demande…

Heureusement, les moins fortunés ne sont pas condamnés à compter les moutons sous leur couette Ikea. Car une avalanche de gadgets futuristes leur permet, à eux aussi, de sanctifier leur dodo. Au hasard: l’oreiller intelligent «Moona», qui change de température au fil de la nuit, le matelas «Kenko», doté de composants magnétiques pour «soutenir un sommeil reposant et fortifiant», et pléthore de simulateurs d’aube censés «améliorer la qualité du sommeil grâce à l’impact de la lumière», ou de montres connectées analysant chaque séquence du repos…

Mais le nec plus ultra reste le bandeau «Dreem», à enfiler sur le crâne façon bonnet de nuit high-tech, avant de recevoir des ondes cérébrales destinées à optimiser le sommeil profond. Même le start-uper Xavier Niel a investi quelques millions dans ce doudou pour adultes.

Fléau du siècle

Le sommeil? La dernière ruée vers l’or de la Silicon Valley. Il faut dire que tout le monde bataille un jour ou l’autre avec ses ruminations nocturnes. Selon le dernier rapport de l’Office fédéral de la statistique, un quart des Suisses souffre de troubles du sommeil et se réveille plusieurs fois dans la nuit (parfois ou souvent), tandis que 8% consomme des médicaments pour y remédier. Désigné comme le grand fléau de ce siècle trop stimulé par la lumière des écrans, le manque de repos favoriserait la prise de poids, les maladies cardio-vasculaires, l'hypertension et la dépression. Alors, tous des zombies condamnés à s’injecter des ondes léthargiques? Pas sûr.

«On prétend que les troubles du sommeil sont en augmentation, or ces chiffres sont fondés sur des données déclaratives et très subjectives, prévient le Dr Stephen Perrig, neurologue et médecin adjoint au Centre de Médecine du sommeil des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Environ 30% des gens se disent insomniaques, mais l’insomnie chronique correspond à trois mauvaises nuits par semaine, pendant trois mois, et seuls 5% entrent dans cette définition. Par contre, on peut se sentir passagèrement frustré par un sommeil fragilisé au gré de ses problèmes personnels…»

Et c’est à ceux-là que la nouvelle industrie du roupillon fait les yeux doux, même si l’efficacité de ses gadgets, certes plus ludiques qu’une tasse de camomille, reste à prouver. «Les ingénieurs mettent sur le marché des appareils qui ne sont pas validés par les médecins, généralement basés sur l’analyse du mouvement, poursuit le neurologue. Or on peut dormir bien en bougeant beaucoup, ou l’inverse. Il existe aussi des petits et gros dormeurs, ceux qui n’ont besoin que de cinq heures, et ceux qui doivent se reposer neuf heures. Le sommeil n’est jamais quantitatif. Il est bien plus subtil, et ces normes imposent, une fois encore, la notion de performance.»

L’ambassadrice du sommeil

Aux Etats-Unis, l’obsession est telle que les psys ont identifié un nouveau syndrome: l’orthosomnie. Comme l’orthorexique obsédé par l’ingestion de nourriture saine, l’orthosomniaque s’acharne à comptabiliser son repos. Présenté comme le secret de la réussite, évidemment… L’Américaine Nancy Rothstein s’est ainsi intronisée «ambassadrice du sommeil», et vend ses dogmes de «Sleep Wellness» (hygiène du sommeil) jusque dans les multinationales. Sur son site, elle affirme: «Il est nécessaire de fournir une formation sur le sommeil à tous les employés. Pourquoi? Parce que le sommeil affecte la performance maximale.» Parmi ses conseils pour se mettre plus vite à ronfler? Remercier chaque partie de son corps pour leur dur labeur dans la journée: «Dites à vos genoux: Je sais que ce n’est pas toujours facile pour vous. Mais vous pouvez vous reposer maintenant.» Même LinkedIn est sous le charme de ses recommandations narcotiques.

Chez Uber également, un programme «d’éducation des employés sur l’importance du sommeil» est prodigué aux salariés… tandis que les chauffeurs continuent de trimer jusqu’à épuisement durant la journée. Pas plus cynique que ces entreprises qui proposent des contrats sommeil à leurs ouailles, tels des parents intimant l’ordre d’aller au lit à une marmaille réfractaire. Outre-Atlantique, les employés de la compagnie d’assurances «Aetna» ont ainsi droit à une prime annuelle de 500 dollars s’ils prouvent qu’ils ont dormi sept heures par nuit, vingt jours d’affilée. Et tant pis si les besoins physiologiques demeurent individuels. Clamer que l’on dort comme une marmotte est de toute façon le must du snobisme. Mais l’on dort sûrement longtemps dans un lit Vividus, d’Hastens, la Rolls des nuits… à 127 000 francs.

Lavande et nudité

Jeff Bezos, patron d’Amazon, affirme que ses huit heures par nuit sont bonnes pour ses actionnaires. Tandis que la tycoon Arianna Huffington, après avoir bâti un empire média au prix de quelques nuits blanches, s’improvise gourou des tables de chevet avec son best-seller: «La révolution du sommeil. Transformez votre vie, une nuit à la fois» (parution en français prévue en septembre 2017), dans lequel elle préconise de respirer de la lavande et de dormir nu. Là encore, huit heures.

Hélas, tous ces néomarchands de sommeil n’évoquent jamais les rêves, comme le constate le philosophe Yannis Constantinidès: «Dans Zarathoustra, Nietzsche évoquait déjà de façon prémonitoire ces prédicateurs de la vertu faisant l’apologie d’un sommeil ne visant que le contrôle de soi. Or le véritable sommeil est peuplé d’un imaginaire débridé, parfois inconfortable, c’est la vie à l’état brut, incontrôlable. Là encore, le capitalisme ne propose qu’une anesthésie dont la prochaine étape pourrait être de savoir à quoi les gens rêvent afin de leur proposer un nouveau contenu adapté et consommable…»

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