Ouragan dans un verre d'eau de pluie. En une de son édition du samedi 7 avril, le quotidien Blick écrit que Mario Corti, unique rescapé du conseil d'administration de SAirGroup, demande qu'on s'adresse à lui avec un «Herr Doktor». «Un docteur n'est pas gratuit», aurait-il dit.

Le bon docteur Corti pourrait bien être la victime d'un excès de zèle de journalistes. Selon un proche, il a bien été présenté à la presse, lors d'une conférence, comme «Herr Doktor Corti» mais il n'a jamais demandé qu'on utilise ce titre. Auquel il peut d'ailleurs prétendre.

Ce qui suit pourrait s'intituler «Qu'importe la fonction, pourvu qu'on ait l'ivresse». Et si, en Suisse, l'usage de ces signes honorifiques fait plutôt prétentieux, il n'en va pas de même dans d'autres pays. Promenade accompagnée dans les verts pâturages de ces usages. Du plus laxiste, au plus protocolaire.

Aux Etats-Unis

Sans noblesse car sans monarchie, les Etats-Unis ne font aucune différence entre le vous et le tu. La terre est donc plutôt aride pour qu'y croissent les titres honorifiques, et c'est ainsi qu'outre-Atlantique, on s'appelle volontiers par son prénom. La différence sociale s'exprime plutôt par le montant du salaire annuel, deuxième question posée à son interlocuteur après lui avoir demandé son prénom. Seule exception, le «Yes, sir!» hurlé aux oreilles de son supérieur d'armes.

En France et en Suisse

Ex æquo dans le domaine du protocole, ces deux voisins ont mis les titres K.-O. En République comme en Suisse, un docteur est avant tout un médecin. Mais en France, dans les salons, on susurre quand même assez rapidement à son auditoire qu'on a fait math sup ou l'une des grandes écoles. Ou que l'on a participé à quelque Grand Travail. En Suisse romande, comme par exemple chez Nestlé, on a fait un croc-en-jambe aux mondanités pour adopter le modèle nord-américain. Globalisation oblige. Marcel Rubin, porte-parole du groupe, dit ne pas se rappeler la dernière fois qu'il a dû donner du docteur à l'un de ses collaborateurs. Une exception pourtant, les banquiers privés genevois: il y a quelques années, les associés de Darier & Hentsch étaient des «Sieur». Une pratique conservée chez Lombard Odier & Cie, où règne le Sieur Thierry Lombard.

En Suisse alémanique au contraire, Herr Doktor revient de droit dès que l'on a présenté avec succès sa thèse. Il s'agit d'une coutume germanique, en voie d'obsolescence en Suisse, mais très usitée en Autriche, par exemple.

Et même à Berne, là où le commun des mortels pourrait s'attendre à un pic de protocole, les règles se sont considérablement assouplies. Livio Zanolari, porte-parole du Département des affaires étrangères, se rappelle bien d'un colonel qui avait pris l'habitude de systématiquement jeter, non ouvertes, les lettres qui ne mentionnaient pas «Oberst». Mais c'était il y a vingt ans. «Tout le monde possède un diplôme universitaire au département, dit Livio Zanolari.

Mais je n'ai jamais entendu quiconque appeler son interlocuteur «docteur». J'appelle par exemple Joseph Deiss, M. Deiss. Quelques personnes l'appellent M. le Conseiller fédéral. Tout cela est très individuel. C'est la compétence qui importe, pas le titre.»

En Grande-Bretagne

En Angleterre, les diverses strates de la société sont subtilement différenciées à l'insu de ceux qui ne font pas partie de telle ou telle caste. «Noblesse oblige», comme l'explique avec une once de cruauté l'excellent livre homonyme de Nancy Mitford. Si «Mister» veut bien dire Monsieur, il faut aller au-delà des apparences pour apprendre comment l'on est jaugé par son entourage. Et le courrier en est le meilleur indicateur. En effet, qui de mieux que le facteur pour transmettre à toute la lande le rang que l'on occupe. Lorsqu'on se trouve dans une position enviable et que le courrier porte la mention «Mr. X», il ne peut s'agir que de missives administratives, ou de l'envoi d'un rustre qui ignore encore qu'il s'adresse à un «Esquire». Abrégé «Esq.» après le nom complet du destinataire masculin. Esquire signifiait «the landed gentry», soit celui qui, dans un village, possédait la terre. Le terme est dérivé du latin, et il se retrouve «écuyer» en français. C'était chez l'esquire que les fermiers venaient lorsqu'ils avaient un litige. «Utiliser Mr. sur une lettre est tout à fait lower class, et l'on ajoute donc Esq. après le nom. Et qu'importe si l'on ne possède aucune terre, aujourd'hui Esquire est une forme de politesse qui signifie qu'on fait partie d'une «caste», explique une dame anglaise. Qui, elle, recevait le courrier de son papa avec la mention de tous ses diplômes universitaires. «Le snobisme à l'anglaise s'exprime par petites touches destinées à n'être comprises que par ceux qui possèdent le même savoir. Il est donc particulièrement élitiste», dit-elle.

En Italie

Les plus pointilleux en Europe sont les Italiens. En fait, ils sont sans concurrence dans le nombre de titres utilisés, et dans leur fréquence. En Italie, chacun peut être docteur. Ou presque. Il suffit d'avoir obtenu un diplôme universitaire, quel qu'il soit, pour qu'on ait droit au «dottore» ou «dottoressa». «C'est vrai qu'en Italie, appeler quelqu'un dottore, ça ne mange pas de pain, dit la dottoressa Gabriella Pizzala, attachée de presse de Nestlé Italie. Mais c'est surtout une manière de flatter son interlocuteur.» Au contraire, ingeniere n'est pas un titre que l'on octroie urbi et orbi, mais aux seuls diplômés d'une école d'ingénieurs. Comme avvocato, d'ailleurs. Ces derniers sont aussi rares que les docteurs en médecine, que l'on nomme… dottore. D'où une confusion certaine. Heureusement, il reste en Italie le «cavaliere», titre honorifique que l'on reçoit par l'Etat comme distinction, et «commendatore», plus prestigieux encore.