Foulée l'entrée du Musée d'ethnographie, c'est à gauche, au bas d'une rampe, dans un petit espace circulaire. Aussi circulaire que le cadran d'une montre et frappé comme lui de douze repères. Il s'agit d'installations bricolées, plutôt bien d'ailleurs, par les étudiants du cours d'ethnomuséographie de Robert Hainard. A dessein – la tentation était bien sûr trop forte – les débuts de l'exposition neuchâteloise correspondent avec les foires horlogères de Bâle et Genève. Sauf qu'ici les rouages des belles mécaniques sont démontés, secoués, puis remontés à l'envers, ou de guingois, voire n'importe comment pour provoquer de salutaires grincements de sens. La symbolique emphatique des marques horlogères en prend un bon coup, assené toutefois sans aigreur ni méchanceté, juste avec une insolence juvénile.

Raisonnement extrême

Prenez la «Green Jelly Skin» de Swatch, une montre ultra-plate vert fluo en plastique. Ce parangon de minceur et de légèreté est poussé à bout, jusqu'à équivaloir à un aliment très pauvre en calories: le produit amincissant Skin Fast®, parfumé aux OGM, répulsif d'aspect, quoique nourriture favorite des mannequins anorexiques. Prenez encore la «Side Watch», qui se porte sur le côté du poignet, lequel n'a plus besoin d'être tourné pour que l'on puisse lire l'heure. L'invention est ici présentée comme «L'heure du 3e âge, qui permet d'épargner l'articulation du poignet…. Une des plus grandes révolutions du siècle!». Et les étudiants de demander: «Robots ménagers, ascenseurs, escaliers roulants, voitures… hypertrophient nos mouvements, réduisent peu à peu notre corps au silence. Sommes-nous devenus des vieillards aux poignets meurtris, dont le seul soulagement proviendrait de la Side Watch?»

Le questionnement symbolique est parfois extrême, à l'enseigne de la présentation de la Kirium Ti5 de Tag Heuer, une montre qui intègre des matériaux utilisés en Formule 1. L'installation est transformée en une chapelle ardente, avec des photos noir & blanc de Siffert, Peterson et Villeneuve père (tous morts en course) et quelques restes de caoutchouc ou carbone. Dans une vitrine, un avant-bras bras brûlé porte encore la Tag Heuer. Constat: «A plus de 200 km/h, le corps, humain ou minéral, est matière molle et fragile. La technologie n'est pas infaillible, ni ne l'est l'esprit des hommes.»

De même, l'«esprit d'entreprise» de Rolex, le triptyque hublot-boulon-chêne de la «Royal Oak» d'Audemars Piguet ou l'excroissance bullée de la «Bubble» de Corum sont mis à nu, comme l'on dit d'un roi qu'il est nu. Le «choix» de Cindy Crawford, une «Constellation» d'Omega, a conduit la pauvre femme à être une droguée de travail, condamnée à être constamment en déplacement et à sourire pour vendre toujours plus de montres et consommer toujours plus de cocaïne. Enfin, arrêtons là la mise en pièces de tant d'allégories horlogères, la «Tank» de Cartier ne fait bien sûr pas de quartier en adoptant une métaphore guerrière, dont la pesanteur est inversement proportionnelle à celle de la petite montre.

Boîtes de temps, Musée d'ethnographie de Neuchâtel, jusqu'au 15 juillet 2001.