Dragan Kotarac est Serbe. Il parle d'une voix calme, avec ce «r» très roulant qui trahit ses origines. Le ton n'est pas à la révolte. Plutôt à la tristesse. Ce professeur d'éducation physique, établi en France depuis près de trente ans, a bien de la peine à se concentrer sur ses cours et à écouter des femmes dont le seul désir est de perdre du poids avant d'enfiler leur bikini. Entre deux mouvements d'aérobic, l'oreille collée à son transistor, il guette la moindre nouvelle. Il ne prie pas pour la Grande Serbie. Juste pour sa petite famille et pour toutes les autres innocentes victimes de ce conflit. Il se refuse encore à croire que la cohabitation entre les peuples est une chimère et se rappelle sa photo de classe où le petit Ramadan et lui étaient simplement des amis. Il pense à l'époque où il avait appris à skier sur une montagne du Kosovo. «Une terre promise pour tous ceux qui l'habitent.»

Né il y a cinquante ans dans un village, à mi-chemin entre Belgrade et Podgorica, pas loin de la frontière bosniaque, il est bercé durant toute son enfance par les récits de son grand-père. Les histoires de la Grande Guerre et surtout ces batailles où les amis français sont tombés au combat pour libérer son pays. De son père, Dragan Kotarac a appris la tolérance et la non-violence. «Nous vivions dans une petite ferme. Ma mère devait faire appel à un voisin pour couper la tête d'une poule. Mon père s'y est toujours refusé.» Il était destiné à faire du droit. Il a préféré l'éducation physique. Pour le grand air et pour le contact avec les gens.

Son premier voyage le guide tout naturellement vers la France. Il veut découvrir ce pays que «pépé» racontait si bien. Il ne le quitte plus. Après Paris, il part dans la Marne. Maître-nageur dans un camp de vacances, il reste douze ans dans la région. Nommé prof de gym à l'Ecole internationale, il rencontre des petits Libanais, chrétiens et musulmans que leurs familles ont voulu protéger des combats qui ravageaient Beyrouth, et mesure déjà le traumatisme qu'engendre la guerre. Il apprend aussi au contact de ses élèves que l'amitié et la solidarité peuvent être préservées même dans des moments de crise. C'est encore dans cette école qu'il fait la connaissance de sa femme. Une Iranienne avec qui il aura deux enfants. Alexia et Andrea.

Pour la troisième fois, ce sont des vacances qui vont déterminer son destin. Il s'installe dans le Chablais et travaille à Evian dans un centre de remise en forme avant de s'occuper de la promotion sportive dans le marché de l'emploi. Derrière cet homme robuste, aux sympathies anarchistes, on devine un caractère jovial et généreux. Il s'investit dans des activités syndicales, des groupes de réflexion, des actions d'Emmaüs. Tout le contraire du Serbe version BHL, le visage boutonneux, les cheveux sales, la peau grasse, la barbe puante… le couteau entre les dents.

Dragan Kotarac est déçu. Pas des Américains, dont il n'a jamais rien attendu de constructif. «Ce sont les pyromanes et les pompiers de ce conflit. Mais que la France nous bombarde, cela ressemble à une guerre fratricide. Toutes nos convictions s'écroulent dans la souffrance. Je pense encore à ce monument de Belgrade qui vient d'être recouvert d'un drapeau noir en signe de deuil. Un monument qui porte l'inscription: Nous aimons la France comme la France nous a aimés.»

Depuis une semaine, Dragan Kotarac passe ses soirées à tenter d'établir le contact avec ses proches. Généralement en vain. Sa mère a refusé de le rejoindre avant que les bombes ne tombent. Sa tante a choisi de regarder l'apocalypse depuis sa fenêtre. Elle sait qu'on ne meurt qu'une fois et préfère rester debout plutôt que de se terrer dans une cave. Il doit aussi répondre aux questions très concrètes de ses enfants de 14 et 9 ans. «Où est mamie? Où se cache-t-elle quand ça explose? Est-ce que les fragments peuvent entrer par l'ouverture vitrée de la cave? Est-ce que notre cousin est mobilisé? Qu'est devenu le chien qui est attaché devant la maison?» Autant d'interrogations qui restent le plus souvent sans réponse.

Loin de sa terre natale, Dragan Kotarac veut pousser un cri. «Cette guerre est une injustice supplémentaire. Une absurdité. Jamais les combats au Kosovo n'ont été aussi féroces. L'exode des Albanais aussi massif. Et la pensée unique de Milosevic aussi puissante.»