Ce qu’on peut bien aller chercher sur une drague à part des cailloux, toujours des cailloux? «Peut-être des journées comme ça…» se dit-on sur le chaland Yverdon-les-Bains, notre taxi entre la rive de Grandson (VD) et la plateforme de Sables & Graviers La Poissine SA. Menu du jour: un ciel cobalt et des UV à transformer les cales en friteuse.

Au moment de l’amarrage, Emilio Gonzalez, l’unique ouvrier de ce ponton flottant, tout à la fois grutier, mécanicien, serrurier, chef d’orchestre de cette pêche robotisée, fait déjà la démonstration de sa dextérité: clope au bec, téléphone mobile collé à l’oreille, il tricote en même temps la corde qui nous reliera à son île.

Emilio, Espagnol, est arrivé en Suisse à 18 ans avec une valise et un simple rêve: «travailler avec les machines». Après quelque temps dans l’agriculture, puis les charpentes métalliques, une petite annonce lui ouvre le lac de Neuchâtel. La Poissine cherchait un manœuvre. Vingt-quatre ans dans la maison et le voilà «capitaine».

Ses collègues le promettaient secret, possiblement impénétrable. Est-ce la passion qui le rend en fait intarissable? Aux commandes de la grue dont le godet (qu’on appelle la «cuillère»), 6 mètres cubes et 10 tonnes à vide, plonge à 21 m de profondeur pour aller manger un morceau de moraine, il détaille le fil de ses journées.

Départ le matin, 7 heures, avec le premier bateau. Avant cela, il aura préchauffé le moteur par GSM pour pouvoir commencer immédiatement une fois sur place. Les premiers cycles sont opérés manuellement, puis automatisés pour le reste de la journée par l’ordinateur central, «le cerveau», son «meilleur copain», dit-il, dont les performances lui valent le privilège de loger dans la seule pièce climatisée de la drague.

Le bras oscillant de la grue s’immobilise quelques instants pour sécher son butin. Les plus gros cailloux sont emprisonnés dans une grille. Les autres, une fois au port, seront triés puis concassés. Ici, on extrait du gravier de béton. Il n’est pas assez dur pour le goudron.

L’hydraulique grinçante du tapis roulant, le claquement des blocs qui chutent dans la barge tranchent avec la sérénité du lac. Il faudra une heure et demie pour charger 500 tonnes dans l’Yverdon-les-Bains. Une autre mission d’Emilio: diriger la valse des bateaux, quatre à cinq mouvements tous les jours.

Son quotidien n’est de loin pas aussi exotique que le temps l’a choisi aujourd’hui. A quoi songe-t-on lorsque la bise de février fait tanguer l’installation? «Il faut l’œil un peu plus ouvert.» Au-delà d’un vent de 40 km/h, la navigation reste possible mais on risque la casse. Ces jours-là «Emilio ronge son frein, malheureux, au port», rigolent ses collègues.

Et en hiver, quand la brume rompt le lien avec le rivage, noie l’installation dans la solitude? «Ça laisse le temps de réfléchir. On parle des fois avec le collègue du bateau. De ce qu’on va faire demain. Ou des problèmes de la vie…» Faculté de contemplation, d’introspection: une nouvelle ligne à ajouter au cahier des charges lorsqu’il s’agira de lui trouver un successeur?

Originaire de Galice, «le pays des cailloux», Emilio pouvait être prédestiné à la tâche. Dragueur à La Poissine, pas mieux, pas pire qu’un autre métier. «C’est comme toi, journaliste. Des fois tu trouves des bonnes combines, des fois pas. Pour moi, des fois c’est pénible, des fois pas. C’est la vie», dit-il. Puis, il se ravise: «Ah oui, ici il y a le risque de tomber à l’eau et, dépend comment, tu ne ressors pas.»

Dès lundi: sentiers géologiques de Suisse