Histoire

Le dribble, cet art tellement brésilien

Les grands dribbleurs brésiliens cultivent les qualités des «malandros», ces descendants des esclaves. Ils jouent avec les bordures, effacent les obstacles à coups de feintes inouïes, jouissent de leurs tours. Mais leur aptitude à l’esquive témoigne aussi de l’intégration douloureuse des métis et des Noirs dans la société brésilienne, raconte l’écrivain français Olivier Guez dans un petit livre entêtant

Le dribble, un bonheur brésilien

Au Brésil, les dribbleurs ne sont pas seulement des étoiles filantes. Ils rappellent la douloureuse intégration des Noirs, explique l’écrivain Olivier Guez dans un livre inspirant

Et si le dribble était l’essence du Brésil? Oui, ce jeu de jambes, ces pieds qui brûlent soudain, cet assaut du buste qui laisse penauds les défenseurs. Prenez Garrincha, en 1958. Qui ça? Mané Garrincha, un gringalet biscornu, sang noir et sang indien mêlés, silhouette infantile, adepte des bordures, l’immaturité même à la ville, la grâce sur le gazon. Lors de la Coupe du monde 1958, il forme une paire renversante avec son cadet Pelé. Avec leurs airs de lycéens étourdis, ils battent la Suède en finale, 5 à 2. «Garrincha cha-cha-cha», trémulent les transistors à Pau Grande, le village du mioche. Tant qu’il dribble, le troglodyte – oui, on le surnomme ainsi, parce qu’il n’est pas très beau – est lumineux. Mais vient le temps de la retraite, Garrincha perd ses ailes. Il se fend, de la tête aux pattes, albatros imbibé d’alcool, lâchant sa tristesse dans des bras rances.

Garrincha, c’est le Dribbleur avec majuscule, c’est-à-dire aussi une idée brésilienne du mouvement et, osons ce mot, un idéal. C’est ce que l’écrivain et journaliste français Olivier Guez raconte dans Eloge de l’esquive, livre aimant, gorgé d’intuition. L’auteur ne poursuit pas seulement l’ombre de ses héros – Garrincha, Rivelino dans les années 1970, Neymar aujourd’hui: il cerne l’être d’un pays à travers le prisme du football. Son moteur de recherche? Le dribble considéré comme une figure de style, relevant à la fois de l’artifice – de l’art, aussi – et du symptôme, ­culturel.

Gonflé? Pas tant que ça à le suivre. Sa thèse, il la nourrit de sa connaissance de l’histoire du football, de sa rencontre avec Roberto Da Mata, anthropologue brésilien réputé, de la bossa-nova qui escorte ses insomnies. Son récit a le charme du zigzag. Pelé passe en fusée dans le dos du président Juscelino Kubitschek, l’homme au nœud papillon qui promet, à la fin des années 1950, un bond en avant à ses compatriotes. Des gamins de Copacabana poursuivent Maricota – sous les tropiques, le ballon est une demoiselle. Arthur Friedenreich, ce tigre qui fait rugir les foules dans les années 1920, lisse ses cheveux de crainte qu’on découvre ses racines d’ébène. Olivier Guez excelle dans la conduite de balle. Démonstration.

Samedi Culturel: Vous ouvrez «Eloge de l’esquive » avec l’enterrement de Garrincha, mort le 20 janvier 1983 d’une cirrhose du foie. Pourquoi? Olivier Guez: Mort, Garrincha redevient l’idole qu’il a été. Il faut imaginer le cortège qui l’accompagne à Pau Grande, sa ville natale. Il est porté par les siens, ouvriers, enfants de la rue. Cette scène exprime ce que le football représente pour le Brésil.

Garrincha, dites-vous, est l’archétype du dribbleur. Pourquoi?

Le dribbleur est toujours au bord de la rupture. C’est une histoire de technique et de personnalité. La seule question qui vaille pour lui, c’est comment s’arrêter, où s’arrêter. Sur la pelouse, Garrincha ne s’arrêtait pas, il enchaînait les dribbles et ridiculisait ses adversaires. On l’adorait pour cette enfance qu’il prolongeait, balle au pied, pour cette pure jouissance du tour réussi. Dans la vie, c’est une autre affaire. Il multiplie les frasques sexuelles, se liquéfie dans la boisson, accumule les dettes. Un désastre.

Quelle est la significationculturelle du dribble?

Le dribble n’est pas une invention brésilienne, bien sûr. Mais le contexte économico-politique du Brésil lui donne une résonance particulière. Le football est importé d’Angleterre à la fin du XIXe siècle. Il est d’abord pratiqué par les élites blanches. Il est hors de question que les mulâtres et les Noirs foulent leurs pelouses. En 1911, le directeur du Musée national de Rio participe au premier congrès mondial des races à Londres. Et annonce, ravi, que le dernier nègre brésilien disparaîtra en 2012. Dans ce contexte, le club de Vasco da Gama va oser l’impensable en 1923: engager des Noirs. Des équipes mixtes naissent, dans lesquelles les joueurs de couleur vont développer des feintes inédites pour éviter le contact avec les Blancs, ce contact prohibé; et pour échapper aussi aux fautes dont ils étaient victimes, non sanctionnées par les arbitres.

Le dribble serait donc ambivalent: il rend possible l’intégration des Noirs dans le jeu des Blancs et il marque une fracture.

Oui, c’est ça. Mais la société brésilienne se transforme dans les années 1920 et le football va refléter ce mouvement. En février 1922 à São Paulo, des artistes qui se définissent comme des jeunes gens en colère organisent une Semaine d’art moderne. Ils appellent le pays à s’affranchir de l’Europe, ce modèle disqualifié par la guerre de 14-18 et à revendiquer ses racines mêlées. Vous noterez que peu après Vasco da Gama engage des joueurs noirs. En 1933, le sociologue Gilberto Freyre publie Maîtres et Esclaves, livre décisif dans lequel il souligne le rôle de l’esclave dans la vie sexuelle des maîtres. L’hybridité, explique-t-il, est la chance du Brésil, et non sa malédiction. Cette même année, les ligues de football deviennent professionnelles, avec des Noirs et des Blancs qui s’évitent mais qui jouent ensemble.

Le dribble brésilien se distingue-t-il de celui de ses cousins, argentins et uruguayens?

Avant la mondialisation, oui. Le vice argentin et uruguayen est défensif. C’est la notion de grinta qui domine, soit un mélange de ténacité et de combativité. Les joueurs uruguayens étaient réputés truqueurs. En 1950, ils jouent contre le Brésil au stade du Maracanã un match décisif pour l’attribution du titre de champion du monde. Avant le match, leur capitaine apporte au vestiaire une pile de journaux brésiliens annonçant la victoire du Brésil. Ils demandent à ses coéquipiers de pisser dessus. Sur le terrain, ils gagnent grâce à leur grinta. Le vice brésilien, lui, est offensif et esthétique.

Il y a de grands joueurs, européens ou brésiliens, qui n’ont pas ce panache technique. Quel est leur statut au Brésil?

Un Didier Deschamps – vainqueur de la Coupe du monde avec la France en 1998, aujourd’hui sélectionneur des Bleus – ne sera jamais une idole au Brésil parce que pas assez brillant techniquement. En 1994, Dunga est le capitaine d’un Brésil qui gagne la Coupe du monde aux Etats-Unis. L’équipe est à l’image de son chef de file, accrocheuse, engagée. Dunga n’est pas un héros brésilien.

Le dribbleur, écrivez-vous, est sur le terrain l’équivalent du «malandro», ce rusé qui frise la correctionnelle et grimpe parfois les échelons de la société.

Le malandro, c’est à l’origine le rescapé de l’esclavage. Quand le Brésil l’abolit en 1888, il ne fait rien pour aider les anciens esclaves. Certains d’entre eux parviennent toutefois, grâce à leur roublardise, leur charme, à s’intégrer. Le malandro est dans l’imaginaire collectif un jouisseur. C’est le chétif qui use de la ruse pour s’imposer. Il dribble les obstacles. Garrincha était de cette race, dionysiaque parce que jouant sans compter. Et apollinien parce que son mouvement de hanche évoque la capoeira, cet art martial transformé en danse.

Eloge de l’esquive, Olivier Guez, Grasset, 110 p.

,

Publicité