En annonçant sa volonté de créer une forme de marché réglementé du cannabis, le Conseil fédéral a ravivé les peurs. De gentiment théorique, le débat sur la dangerosité du chanvre devient concret et immédiat. Et si de nombreux indicateurs concordent pour indiquer que cette drogue est désormais d'usage courant, au moins dans les jeunes générations, même les scientifiques n'ont encore qu'une connaissance partielle de l'étendue exacte et de la localisation précise des risques liés à son usage. On admet en général que ces risques sont, globalement considérés, plutôt minces par rapport à ceux liés à la consommation, par exemple, d'alcool. Mais quels sont-ils exactement? Où se concentrent-ils? Comment les contrer, soit dans le climat de dépénalisation rampante qui prévaut aujourd'hui, soit, demain, dans un système à la fois plus tolérant et plus réglementé? Le point de la question avec le docteur Jacques Besson, médecin-chef de la Division d'abus de substance aux Hospices cantonaux vaudois.

Le Temps: Comment définir la dangerosité du cannabis par rapport à celle des autres drogues?

Jacques Besson: Le cannabis se situe dans la catégorie des psychotropes «perturbateurs», qui agissent sur les zones du cerveau où naissent l'imagination, la représentation, la rêverie. Il appartient donc à la même famille que le LSD et les champignons hallucinogènes. Consommé à des doses importantes, il peut créer des psychoses passagères, comportant des hallucinations. Ces états sont toutefois angoissants et désagréables, de sorte que la grande majorité des amateurs modèrent spontanément leur consommation pour éviter d'en venir là. Et les drogues les plus «dures» se trouvent dans les deux autres catégories que sont les stupéfiants, comme l'héroïne, ou les stimulants, comme la cocaïne. Cela dit, il n'est pas possible de parler de la dangerosité d'une drogue dans l'absolu. Tout dépend de son usage.

– Que peut-on dire, justement, de l'usage du cannabis?

– Le drame, c'est qu'on dispose de fort peu de données. Pour toute drogue, il y a des usagers dits récréatifs, qui utilisent le produit de façon ponctuelle, sans dommage: ce sont les personnes, par exemple, qui boivent un ou deux verres de vin à l'occasion d'un bon repas, ou fument un joint le week-end. Ensuite viennent les situations à risque, qui sont fort variées: on a bu un verre ou fumé un joint de trop et on se trouve soudain amené à prendre le volant, on boit plus de trois verres de vin tous les jours, etc. Ensuite, il y a les consommations qui font problème: l'entourage s'en plaint, le rendement au travail baisse, les premiers ennuis de santé apparaissent. Au sommet de la pyramide, on trouve les situations de dépendance, où il est impossible de se passer du produit sans souffrance physique ou psychique. On sait que 5% environ des consommateurs d'alcool, 80% des consommateurs de cocaïne et 90% des consommateurs d'héroïne finissent dans cette dernière catégorie. Pour l'alcool, on estime à 60% les consommateurs strictement récréatifs, à 10% les consommations à risque et à 10% les consommations abusives. Pour le cannabis, les situations de dépendance sont évaluées à 0,4% ou à 25% suivant les études, signe qu'en réalité on n'en sait rien. Ce qu'on peut dire, c'est que les problèmes liés à la consommation de cannabis apparaissent surtout en relation avec celle d'autres drogues. Ces situations sont fréquentes: en moyenne, les consommateurs de drogue en utilisent quatre ou cinq: cigarette, alcool, cannabis, un peu d'ecstasy et de cocaïne – on y arrive vite.

– Ce qui voudrait dire que la dangerosité du cannabis dépend de la plus ou moins grande fragilité du consommateur?

– C'est le cas pour toutes les drogues. Une grande partie des consommateurs semble pouvoir utiliser le cannabis de façon non problématique. Mais certains présentent des risques particuliers. C'est le cas d'abord des adolescents. Aujourd'hui pratiquement tous touchent une fois au chanvre, c'est une sorte de rite de passage. Pour beaucoup, c'est sans conséquence. Mais le danger est réel qu'un adolescent un peu plus fragile trouve dans le cannabis une sorte d'automédication sauvage qui le protège en apparence des difficultés spécifiques à cette période de la vie et en réalité les aggrave. Dans ces cas-là, le cannabis augmente les risques de mauvais résultats scolaires, de rupture de l'apprentissage, de fugue et d'isolement.

Le deuxième facteur de risque, pour le cannabis comme pour plusieurs autres drogues, est l'existence d'un trouble de la santé mentale. Une personne déprimée, par exemple, qui se «soigne» avec le cannabis ou l'alcool, pourrait aggraver son état. Le cannabis présente un risque spécifique pour les personnes qui ont une prédisposition psychotique. Comme son effet sur le cerveau mime parfois celui de la psychose, les personnes atteintes de ces maladies y trouvent un moyen de reproduire à volonté l'isolement protecteur de la maladie ou de diminuer l'effet des médicaments qu'on leur prescrit. Cela dit, le cannabis ne provoque pas de maladie psychotique: il peut seulement révéler un trouble préexistant. De même le «syndrome antimotivationnel» qu'on décrit chez certains usagers du cannabis est le plus souvent dû à l'exacerbation d'un trouble préexistant, en général la dépression.

– Face à ces zones de risques bien spécifiques, quelle est la réponse la plus efficace: la mise hors la loi ou la réglementation?

– Chacune de ces solutions a des avantages et des inconvénients et il ne m'appartient pas de me prononcer. Ce que je peux dire, c'est qu'il serait souhaitable que nous ayons plus de moyens d'intervention au moment où le problème apparaît pour la première fois: la personne qui vient aux urgences parce qu'elle est tombée chez elle après avoir bu un verre de trop ou celle dont la voiture a fini dans un fossé parce qu'elle avait fumé un joint devraient pouvoir être approchées immédiatement par un spécialiste des dépendances. L'expérience montre en effet qu'à ce stade des interventions brèves et ciblées peuvent être très efficaces. Nous le faisons à Lausanne avec l'alcool, il faudrait pouvoir le faire avec d'autres drogues.