Comment la police affronte-t-elle les trafiquants de drogue qui œuvrent hors des grands centres urbains? Entretien avec le chef de la police de sûreté de Neuchâtel, Olivier Guéniat.

Le Temps. Vous avez interpellé 72 personnes, dont 23 sont incarcérées. Ces trafiquants sont tous des requérants d'asile, des Albanais, ou des Albanais du Kosovo. Pire, vous avez trouvé la drogue au Locle dans les appartements mis à disposition par l'Etat. C'est notre politique d'asile qui joue sa crédibilité...

Olivier Guéniat. Je tiens à dire que notre pays accueille 180 000 requérants d'asile albanais. Seule une minorité se livre au trafic de drogue pour financer la guerre ethnique. La grande majorité des Albanais accueillis chez nous sont inquiets et tristes de cette situation.

- Toujours est-il que les Albanais arrêtés sont des commis-voyageurs chargés de récolter des fonds en Suisse en vendant de la drogue livrée par la mafia...

- Cela ne me surprend pas. Au début des années 1990, les Kurdes tenaient le marché. Ensuite, il y eut les Serbes et les Croates. Maintenant, c'est les Albanais, un pays où la mafia a beaucoup investi.

- Quand vous arrêtez un de ces trafiquants, est-ce qu'il tient un discours politique pour expliquer son geste ?

- Pas du tout. Il nie l'évidence. Pourtant, nous avons constaté que ces gens sont bien organisés. C'est un véritable travail de fourmi. L'héroïne vient des grandes villes. Elle est amenée à Neuchâtel par des requérants qui vont jusqu'à changer quatre fois de train. C'est souvent un mineur qui la détient dans son sac à dos. Un sac qui est déposé sur un porte-bagages, loin de lui. L'adulte responsable se trouve à l'autre bout du wagon.

- Difficile, dans ces conditions, de procéder à des arrestations...

- C'est vrai que les trafiquants s'arrangent pour ne pas être interpellés en portant de la drogue. Mais il faut quand même la vendre. Trois petites scènes ouvertes s'étaient développées dans le canton: dans les ports de Saint-Blaise et d'Auvernier, ainsi qu'à l'esplanade du Plan, à Neuchâtel. Les toxicomanes empruntaient le funiculaire «Ecluse-Plan» pour aller acheter leur dose...

- Mais ces endroits sont très fréquentés par les familles. Ne pourrait-on pas imaginer des lieux plus discrets?

- Les trafiquants avaient très bien organisé leur marché. Certes, ces lieux sont largement ouverts, mais ils permettent de voir arriver la police. Les trafiquants enterrent la drogue dans les plates-bandes, sous les buissons. Celui qui négocie avec un consommateur ne porte pas de drogue sur lui. C'est un autre trafiquant qui lui donne le sachet, de 5 grammes au prix de 250 francs... Le temps pour la police d'arriver et les personnes contrôlées ne portent plus rien sur elles...

- Alors, comment les con-fondre?

- Nous avons ciblé une transaction, au moment où la drogue arrivait des grandes villes dans notre région. Nous sommes intervenus de manière musclée, avec le groupe d'intervention de la gendarmerie. Il fallait prendre des précautions: certains requérants d'asile ont vécu la lutte armée et peuvent être dangereux...

- La police dispose-t-elle d'un groupe spécialisé pour lancer ces actions?

- Des gendarmes sont formés, mais ils réalisent les interventions en plus des tâches courantes. Nous avons le projet de créer un véritable groupe d'intervention, fort de 12 hommes entraînés chaque jour pour réaliser ces opérations. Comme pour la brigade financière, qui est en gestation, ce projet doit encore recevoir l'aval du pouvoir politique.

- Douze hommes équipés de pied en cape pour intervenir 24 heures sur 24, est-ce bien nécessaire ?

- Ce type de délinquance représente un risque pour notre personnel. Le temps où un gendarme allait sonner à la porte d'un suspect pour l'amener au poste est révolu. Nous assistons, ces temps, à l'émergence du crime bulgare et roumain. Il s'agit souvent d'opérations réalisées par d'anciens militaires, rompus à toutes les épreuves, et qui commandent leurs lieutenants ici dans le terrain. De vrais baroudeurs: ils dorment dans leur voiture ou bivouaquent en forêt. Et gare au gendarme qui se mettra sur leur passage: un policier du Jura en a fait les frais dernièrement.

Propos recueillis

par J.-J. Charrère