Presse

Quand le droit à l’oubli vire à l’obsession

Toujours plus soucieux de leur image sur le web, certains internautes demandent que d’anciens articles les concernant soient supprimés, même s’ils sont élogieux. Summum du narcissisme ou requête légitime?

«Je me permets de vous écrire ce jour parce que l’un de vos articles me porte préjudice dans ma vie quotidienne. Or il me semble que le droit à l’oubli est fondamental…» Le Temps est régulièrement confronté à ce genre de requête. Des mois voire des années après avoir été cités dans un article, des interlocuteurs demandent, souvent très poliment, à ce que la publication soit retirée, parce qu’elle nuit à leur réputation, ou tout simplement parce qu’elle ne correspond plus à l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes. A l’heure où la recherche nominale sur Google précède les entretiens d’embauche voire les amitiés, les internautes sont toujours plus soucieux de leur image sur le web. Quitte à créer des imbroglios juridiques et à remettre en question le travail de la presse.

Au Temps, les exemples ne manquent pas. A la fin des années 1990, un «trafiquant collectionneur de mygales» de 17 ans avait défrayé la chronique. Vingt ans plus tard, le Vaudois, visiblement assagi, avait demandé que le journal anonymise son témoignage, lassé d’avoir à répondre aux interrogations suspicieuses de ses employeurs. En janvier dernier, une jeune Française liée au mouvement Nuit debout demandait expressément que sa photo soit retirée du site. Son argumentaire: «Ça ne me gêne pas au niveau personnel, mais j’espère que vous comprendrez que socialement, ça pose problème.»

«Passé lourd à assumer»

Pierre* n’a plus aucun lien avec le mouvement raëlien ni fonction dans celui-ci depuis plus de dix ans. Malgré tout, un article du Temps daté de 2001 continue de le hanter. «Comme tout le monde, j’ai évolué, démissionné avec perte et fracas, explique celui qui est devenu entrepreneur. Le problème, c’est que les gens ne lisent pas l’article jusqu’au bout, ils font juste le lien avec le mouvement sectaire, ce qui est dévastateur pour ma société. Ce passé est lourd à assumer.»

Avec la numérisation, les écrits sont beaucoup plus visibles qu’à l’époque où ils dormaient dans de gros classeurs, mais le fait d’avoir bénéficié d’une médiatisation ne suppose-t-il pas le devoir d’assumer ses propos après publication?

«Pas assez politisées»

Il y a quelques semaines à peine, un nouveau message atterrissait dans notre boîte e-mail. Un an et demi après avoir obtenu un portrait dithyrambique, l’avoir relu et approuvé, une jeune femme demandait à ce qu’il soit tout bonnement effacé, jugeant ses citations «pas assez politisées» voire «un peu naïves». «C’était un de mes premiers exercices du style, et je crois que je n’arrivais pas, à l’époque, à m’exprimer dans une discussion avec une journaliste en ayant conscience que ces paroles orales seraient transcrites de manière brute à l’écrit», explique-t-elle.

Stupeur. Le travail des journalistes serait-il devenu une denrée périssable, à prendre et à jeter au gré des envies? Certes, avec la numérisation, les écrits sont beaucoup plus visibles qu’à l’époque où ils dormaient, à l’abri des regards, dans de gros classeurs en carton, mais le fait d’avoir bénéficié d’une médiatisation ne suppose-t-il pas le devoir d’assumer ses propos après publication? Après avoir longtemps fonctionné au cas par cas, Le Temps a dû élaborer un protocole face à l’augmentation des demandes. Sauf en cas d’erreur factuelle ou de danger pour la personne citée, aucun article n’est retiré du site, par souci de cohérence et de crédibilité. Un dispositif qui n’exclut pas les procédures judiciaires intentées par les interlocuteurs les plus tenaces.

Contrôle des données personnelles

Embellir, retoucher, trier: d’où vient cette volonté de soigner son e-réputation? Pour Bertil Cottier, professeur de droit de la communication à l’Université de la Suisse italienne, tout part de la maîtrise de ses données personnelles. «Les scandales d’espionnage et d’utilisation abusive des informations des citoyens ont généré un besoin ultime de contrôler ce qui circule sur le web. La vérité, c’est que les règlements édictés pour la protection des données sont souvent inapplicables», estime-t-il, soulignant que le droit à l’oubli découle d’une vision extrêmement individualiste et narcissique de soi.

Les archives des journaux représentent une vérité historique qui ne peut pas être modifiée allègrement. Il est impératif de conserver une certaine authenticité

Bertil Cottier, professeur de droit de la communication 

A ses yeux, les médias doivent faire preuve de fermeté, au risque d’ouvrir la voie à des dérives. «Les archives des journaux représentent une vérité historique qui ne peut pas être modifiée allègrement, affirme-t-il. Il est impératif de conserver une certaine authenticité.»

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Il existe toutefois des situations particulières où l’intérêt privé est prépondérant. Pour des questions de sécurité, ou encore lorsqu’une tentative de réinsertion sociale est en cours. «Dans ce cas-là, l’intéressé peut faire valoir le droit à l’oubli, en demandant à Google non pas faire disparaître une publication, mais de ne plus la référencer», précise Bertil Cottier. Ainsi un récent arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme a donné tort à deux Allemands au lourd passé carcéral qui demandaient que les archives web de journaux et de radios cessent de mentionner leurs identités complètes et suppriment leurs photos. S’ils s’étaient contentés d’exiger des moteurs de recherche le déréférencement des archives de presse, ils auraient obtenu gain de cause.

Archives vidéo

Lorsqu’on touche à l’image, le droit à l’oubli est encore plus sensible. Vincent Seriot, responsable des contenus aux Archives de la RTS, en a fait l’expérience. Au printemps 2016, il publie sur Facebook l’extrait d’une émission tournée dans les années 1980. Le sujet? La mode et les jeunes. Avec son bagou et son look clouté, le «petit punk de Lausanne» crève l’écran. En moins de 48 heures, c’est l’avalanche: 1,5 million de vues, des milliers de commentaires, pour la plupart élogieux envers cet adolescent qui envoie valser le système.

Quatre jours plus tard, le téléphone de Vincent Seriot sonne. Le «petit punk» a grandi, changé de milieu, de manière de penser. Assailli par les journalistes et les internautes qui l’ont identifié, l’homme se sent dépassé et aimerait que la vidéo soit retirée. «Sa démarche n’était pas du tout agressive, se souvient Vincent Seriot. Il m’a expliqué que cette période de sa vie était difficile à assumer. Qu’il n’arrivait pas à gérer cette soudaine exposition médiatique.»

Carte de visite éphémère

Conscient que les archives constituent des matériaux sensibles, Vincent Seriot décide de supprimer la vidéo, après avoir consulté sa hiérarchie. «En ressortant des séquences vieilles de vingt, trente ou quarante ans, on touche à l’émotion, au passé, notre but n’est pas de jeter quelqu’un en pâture.  C’est d’ailleurs le seul cas où il y a eu une demande de retrait et où on est entrés en matière.» L’exemple témoigne de la viralité des réseaux sociaux. La vidéo était en réalité déjà sur le site des archives de la RTS, mais invisible au milieu de centaines d’autres publications. Propulsée sur Facebook, elle a pris une ampleur décuplée.

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Les réseaux sociaux semblent bien jouer un rôle clé. Sur Instagram, la version de soi est modifiable à l’envi. Retravaillées, supprimées ou agencées dans un ordre différent, les photos composent un échantillon de vie, une sorte de carte de visite éphémère sans cesse remise au goût du jour. Une personne aimée disparaît en un clic, les souvenirs d’une soirée arrosée finissent à la corbeille. Réécrire le passé semble si facile, pourquoi ne pas exiger la même flexibilité des médias?

*Nom connu de la rédaction

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