éthique

«Des droits fondamentaux devraient être accordés à certains animaux»

Toute exploitation animale est assimilable à une forme de discrimination, et doit donc être combattue: c’est la posture défendue par le mouvement antispéciste, dont fait partie la philosophe québécoise Valéry Giroux

Doit-on revoir notre manière de considérer les animaux? Renoncer à manger de la viande et des produits laitiers, à porter du cuir et de la laine, et même à posséder un chat ou un poisson rouge? C’est ce qu’affirment les partisans du mouvement antispéciste, qui dénoncent les discriminations dont les animaux sont victimes sur la base de leur espèce. Auteure de deux ouvrages* sur la question à paraître cet automne, la juriste et philosophe québécoise Valéry Giroux est elle-même antispéciste. De passage en Suisse pour des conférences, la coordinatrice du Centre de recherche en éthique (Département de philosophie, Université de Montréal) explique le raisonnement qui l’a amenée à embrasser ce courant de pensée.

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Le Temps: Sans le savoir, la plupart d’entre nous avons des comportements que vous qualifieriez de spécistes. Qu’est-ce que cela signifie exactement?

Valéry Giroux: Le spécisme, c’est le fait de privilégier les intérêts de certains individus en fonction de leur appartenance à une espèce. Par exemple, l’être humain comme la poule ont intérêt à ne pas souffrir, car ce sont des êtres sensibles. Si on privilégie l’intérêt à ne pas souffrir de l’être humain, alors qu’on ne reconnaît pas celui de la poule ou qu’on lui accorde moins de considération, on est coupable de spécisme. En effet, il n’y a pas de raison de présumer que l’intérêt de la poule est moins important que celui de l’être humain.

Les animaux devraient-ils donc être traités d’égal à égal avec les êtres humains?

Une différence de traitement entre êtres humains et animaux peut se justifier dans certains cas. Un exemple qui revient souvent en éthique animale est celui du droit de vote: ce n’est pas problématique de l’accorder à l’être humain et pas à la poule, parce qu’on a de bonnes raisons de le faire. D’ailleurs le droit de vote n’est pas non plus donné aux bébés humains. Par contre, quand on parle de protéger les individus contre la souffrance, alors l’appartenance à l’humanité n’est pas un critère moralement pertinent.

La souffrance des animaux est de mieux en mieux documentée scientifiquement. Est-ce que ce sont ces progrès qui ont mené au développement de la pensée antispéciste?

L’existence de la souffrance animale a été repérée dès l’Antiquité et n’a été que peu remise en question, hormis peut-être par Descartes, qui considérait les animaux comme des automates. Il y a tout de même eu des progrès dans ce domaine, qui ont abouti à la Déclaration de Cambridge (qui a conclu en 2012 que les humains ne sont pas les seuls à posséder des substrats neurologiques qui produisent la conscience, ndlr).

Cependant, ce qui a vraiment changé, ce n’est pas tant la reconnaissance de l’existence de la douleur chez les animaux que celle des implications éthiques qui en découlent.

C’est-à-dire?

Par le passé, des théologiens et philosophes comme Kant ont avancé l’idée que, même si les animaux souffrent, leur souffrance est moins importante que la nôtre, car ce ne sont pas des êtres rationnels. Aujourd’hui, il paraît étrange de faire reposer la gravité de la souffrance ou l’obtention de droits sur la capacité à raisonner. Certes, il y a des personnes plus intelligentes que d’autres, mais ce n’est pas la capacité intellectuelle qui fait la valeur morale d’un individu. Les personnes dont les capacités sont réduites, comme les handicapés mentaux, méritent évidemment eux aussi des droits fondamentaux. Si ce raisonnement est valable chez les animaux humains, pourquoi ne le serait-il pas chez les animaux non humains?

Mais, dans ce cas, pourquoi ne reconnaître une valeur morale qu’aux animaux? Tout être vivant ne mérite-t-il pas une forme de respect?

On peut reconnaître une valeur morale aux plantes ou aux écosystèmes pour les services qu’ils rendent aux autres êtres vivants, voire en tant que tels. Mais la différence avec de nombreux animaux réside dans leur expérience sensible. Un poisson se soucie de ce qui lui arrive; s’il a mal, c’est une expérience négative. On est en droit de penser que ce n’est pas le cas de l’arbre. J’estime qu’il y a donc effectivement une distinction à faire parmi les êtres vivants, mais pas entre les êtres humains et les autres animaux, plutôt entre les êtres qui ont une conscience subjective de la vie et les autres. Les droits les plus fondamentaux comme ceux de ne pas être tué, de ne pas souffrir, et enfin d’être libre, devraient être reconnus pour les animaux ayant une expérience sensible.

Adopter cette posture éthique revient à transformer profondément sa manière de vivre…

Quand on est antispéciste, on conçoit la violation des intérêts des individus non humains de manière comparable à celle des intérêts des individus humains. Pour la même raison qu’on ne mangerait pas de chair humaine, on ne mange pas de viande animale. Comme on ne demande pas aux femmes de tirer leur lait pour le donner à une autre espèce, on ne le fait pas avec les vaches. Si on conçoit une action comme injuste chez les êtres humains, on se demande pourquoi elle serait acceptable chez les animaux. Et si on ne trouve pas une bonne justification pour cette discrimination, on adapte notre comportement.

Au-delà de la question de la souffrance animale, le mouvement antispéciste est hostile à toute forme d’exploitation animale, et prône l’abolitionnisme. Pourquoi ce terme?

Il renvoie à l’idée que, de la même manière que l’esclavage humain a été aboli, l’esclavage non humain doit l’être. Il y a bien sûr plein de différences entre l’esclavage humain et l’exploitation animale actuelle, mais il y a aussi des paramètres communs, notamment la façon dont on tire profit d’êtres vivants pour servir nos propres intérêts, et dont on réduit ces êtres à des propriétés.

Dans mes recherches, je montre qu’il n’est pas anodin de dire d’un individu qu’il est une propriété. Cette notion entraîne certains droits d’usage et établit une domination qui contredit l’égalité morale des êtres sensibles. C’est pourquoi, d’un point de vue antispéciste, il n’est pas correct de posséder un animal de compagnie, même si on en prend soin…

Il ne paraît pas très réaliste de convertir l’ensemble de la société à ces considérations. Si on veut favoriser le bien-être animal, ne serait-il pas préférable d’améliorer les conditions d’élevage, notamment?

Bien sûr, cela fait une différence si on améliore les conditions de vie d’un animal. Mais cela ne rend pas le traitement qu’on lui inflige juste pour autant. Dans mes recherches, j’essaie précisément de définir ce qui est juste d’un point de vue éthique. Définir la meilleure stratégie pour y parvenir, c’est une autre question. A force d’améliorer les conditions de vie des animaux, parviendra-t-on à l’égalité de droits? Ou faut-il défendre une position plus intransigeante?

Par le passé, le mouvement féministe ou celui contre l’esclavage ont été parcourus par des courants réformistes et d’autres qui voulaient se cantonner à un message clair. Le même type de débat se retrouve actuellement au sein du mouvement antispéciste.

Lire aussi: «Antispéciste», le plaidoyer d’Aymeric Caron, passé à la moulinette des philosophes


* «Contre l’exploitation animale. Un argument pour les droits fondamentaux de tous les êtres sensibles», L’Age d’Homme, 2017.

«Le Véganisme», avec Renan Larue, Que sais-je, 2017.

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