Familles

La dure cohabitation avec les enfants boomerangs

De plus en plus de jeunes et moins jeunes adultes paupérisés retournent vivre chez leurs parents. Un phénomène qui marque un changement dans le métier parental, consistant notamment à pousser ses enfants hors du nid. Et qui nuit à l’épanouissement

Françoise, 71 ans, ne peut rêver plus tendre complicité avec Sandra, sa fille de 39 ans. Elles s’appellent tous les jours, et pas une semaine ne passe sans qu’elles se voient. Hélas, les rapports se sont crispés en septembre dernier, quand Sandra a déboulé avec toutes ses valises, à la suite d’une rupture. «Elle est restée sept mois. L’enfer!» soupire Françoise. «Elle n'a pas cessé de dire que j’étais vieille et dépassée, comme si elle ne supportait pas ma vie de retraitée. Pire, elle ne fichait rien dans la maison, alors qu’elle a toujours été très autonome. Je me suis retrouvée avec une ado rebelle de 40 ans! Il faut dire qu’elle était très blessée: elle voulait un bébé, et son compagnon a changé d’avis au dernier moment. Résultat: elle est venue décharger sa colère chez moi. Je n’osais même plus inviter mes copines à déjeuner tellement elle mettait une ambiance exécrable. Et je n’allais plus à l’aquagym parce que je me sentais obligée d’être à sa disposition…» Depuis, la grande fille a repris son envol et Françoise respire: «Elle est redevenue toute gentille. Bien sûr, je l’aiderai toujours, mais j’espère n’avoir jamais à revivre ça.»

Lire aussi: Génération alpha: bienvenue dans le monde des futurs «millénials»

Sauf que Françoise a des doutes. Il y a six ans, elle avait déjà hébergé sa cadette de 30 ans, avec l’amoureux de celle-ci. Le couple s’était incrusté deux ans dans la maison, le temps de mettre un bébé en route et de trouver alors un appartement. «L’ambiance était meilleure, mais ils ne m’aidaient pas beaucoup non plus. Cette génération est bizarre, s’étonne la mère. Dans ma jeunesse, on faisait tout pour quitter nos parents le plus vite possible. Mais eux trouvent n’importe quel prétexte pour revenir…»

On la surnomme génération boomerang: un nouveau contingent de grands rejetons à qui l’on pensait avoir fourni toutes les armes pour se débrouiller dans la vie… jusqu’à ce qu’ils reviennent avec leur double de clés, même des années plus tard. Selon le sociologue à l’Université de Zurich François Höpflinger, spécialiste de la famille, du vieillissement et des relations intergénérationnelles, le phénomène se développe en Suisse. «On avait déjà constaté que les jeunes ont tendance à rester plus tard chez leurs parents, parfois jusqu’à 25 ou 28 ans, mais ce qui augmente actuellement est le nombre d’adultes entre 40 et 50 ans qui retournent chez leurs parents après un divorce, une perte d’emploi ou une dépression. Ces cohabitations s’observent surtout dans les villes où le logement est cher, telles Genève, Lausanne et Zurich, là où les parents ont conservé le même logement depuis plus de vingt ans, avec plus de chambres qu’il n’en faut et un loyer plus bas que celui du marché. Ces situations restent exceptionnelles, mais sont également très conflictuelles.»

La qualité de vie des parents victime des enfants boomerangs

Une étude de la London School of Economics and Political Science s’est d’ailleurs penchée sur la qualité de vie des parents âgés de 50 à 75 ans et contraints d’accueillir de nouveau leurs enfants, dans 17 pays européens, dont la Suisse, en mesurant l’impact de ces retours sur leurs «sentiments de contrôle, d’autonomie, de plaisir et de réalisation de soi au quotidien». Résultat: les parents indiquaient une perte de 0,8 point de qualité de vie en moyenne, l’équivalent d’un handicap dû à la vieillesse comme le fait d’avoir des difficultés à s’habiller ou à se déplacer. Un malaise qui ne serait pas ressenti par les parents hébergeant des Tanguy, soit des enfants qui s’incrustent tard.

Dans les modes de solidarité familiale, les parents vont privilégier l’aide économique autant qu’ils le peuvent (...). Ces retours s’observent surtout dans les familles modestes.

Caroline Henchoz, sociologue

«Voir revenir ses enfants est vécu comme un sacrifice et un échec de leur passage à l’âge adulte. Car le contrat usuel reste: je te paie des études aussi longtemps qu’il le faut, mais après tu te débrouilles», confirme Caroline Henchoz, sociologue spécialiste de l’argent, du couple et de la famille à l’Université de Fribourg. «Dans les modes de solidarité familiale, les parents vont d’ailleurs privilégier l’aide économique autant qu’ils le peuvent, qui est un moyen de conserver l’indépendance des deux parties. Et ces retours s’observent surtout dans les familles modestes.» Qui, hélas, progressent, avec 615 000 Suisses désormais touchés par la pauvreté, et 140 000 travailleurs pauvres… «Ces retours peuvent être un moyen de se remettre sur pied, mais demeurent le dernier recours, poursuit Caroline Henchoz. Dans les entretiens que nous avons menés auprès de jeunes âgés de 18 à 30 ans, leur objectif reste de ne pas rentrer. Même en surendettement, ils essaient d’abord de s’en sortir seuls. Car annoncer à ses parents que l’on n’y arrive pas est aussi prendre le risque de les voir reprendre le contrôle de sa vie.»

Dur d’abandonner les joies de l’autonomie

Alice, obligée de réintégrer sa chambre d’ado à 29 ans, après six années passées aux Etats-Unis, l’a subi: «Tu rentres à quelle heure? Tu vas voir qui? Tu viens manger? sont des questions insupportables quand on a connu les joies de l’autonomie. Avec mon père, les relations étaient si électriques que j’ai fui dès que j’ai pu.» Mais souvent, les parents de cette génération laissent les boomerangs vivre à leur guise, comme le constate François Höpflinger: «Sociologiquement, on reste jeune plus longtemps, et en Suisse, l’âge moyen du premier enfant est de 32 ans. Donc vivre ou revivre chez ses parents jusque-là est bien toléré, avec des parents très permissifs. L’effet boomerang devient presque une phase de vie, et c’est seulement à partir de 40 ans que le sentiment d’échec est important des deux côtés.»

Sauf qu’en secret, même les parents de boomerangs vingtenaires souffrent… «Quand notre fils a trouvé son premier job et un appartement, j’ai d’abord déprimé, avant de redécouvrir la liberté de mes 20 ans, confie Sabine, 54 ans. Et puis il s’est planté et il est revenu. Depuis, il a retrouvé un emploi, mais aussi découvert que garder son salaire pour faire la fête et voyager, c’est pas mal. Il vide le frigo sans rien racheter, ramène des filles et nous donne des grandes leçons de vie, vu qu’il se considère comme un adulte. Je vais peut-être réclamer un loyer pour l’aider à partir…»

Publicité