Si l'origine de la dyslexie reste mystérieuse, les connaissances progressent sur ce trouble de la lecture et de l'écriture qui rend difficile la scolarité d'un enfant sur dix en Suisse. On sait notamment que la dyslexie est causée par un défaut de perception phonétique, et aussi qu'elle n'a rien à voir avec un déficit d'intelligence: elle est souvent observée chez les surdoués. Il y a quelques années, les chercheurs ont fait une autre découverte: ils ont compté, proportionnellement, deux fois plus de dyslexiques aux Etats-Unis qu'en Italie. Et, de manière générale, une prévalence du trouble plus grande dans les pays, comme la France, parlant une langue à l'orthographe complexe et irrégulière.

Certaines langues induiraient-elles la dyslexie plus que d'autres? Les troubles cérébraux provoquant les difficultés de lecture et d'écriture seraient-ils d'origine plus culturelle que biologique? Non, répond, dans la revue Science paraissant aujourd'hui, une équipe de chercheurs internationaux dirigée par Eraldo Paulescu de l'Université milanaise Bicocca: il existe bel et bien «une base neurologique universelle et commune pour la dyslexie», comme il était généralement admis jusqu'ici. Mais la complexité de certaines orthographes aggrave la manifestation du trouble: les francophones et les anglophones ont effectivement plus de difficultés à lire et à écrire que les italophones.

L'anglais et le français constituent deux illustres exemples de langues à orthographe irrégulière. L'idiome de Shakespeare offre pas moins de 1120 façons différentes de transcrire 40 sons. Celui de Molière propose 190 graphies pour les 35 sons composant son système phonologique: par exemple, [o] s'écrit, selon les circonstances, «o», «ot», «ots», «os», «ocs», «au», «aux», «aud», «auds», «eau», «eaux», «ho» ou «ô». En italien, en revanche, l'ambiguïté est réduite au minimum, puisque 35 graphèmes suffisent à représenter 25 phonèmes. L'écriture est facile et la lecture «logique».

La recherche dirigée par Eraldo Paulescu a porté sur des adultes dyslexiques de langue maternelle anglaise, française et italienne. Tous étaient des étudiants ayant accompli des études de niveau supérieur. Mais il a fallu chercher les dyslexiques italiens avec plus de soin: nombre d'entre eux étaient arrivés jusqu'à l'université sans avoir conscience de leur handicap.

Mémoire phonétique déficitaire

Quelle que soit leur langue, ces dyslexiques ont des performances également déficitaires dans divers tests de perception des sons: leur handicap porte en particulier sur la mémoire phonétique à court terme. Cependant, les italophones ont mieux réussi les tests de lecture, faisant moins d'erreurs que leurs homologues anglophones et francophones. Des résultats qui mettent en évidence le lien entre dyslexie et déficit phonologique. Mais qui amènent à distinguer entre ce déficit et l'orthographe.

La source biologique des troubles dyslexiques est confirmée, affirment les chercheurs, par l'observation du fonctionnement cérébral via la tomographie par émission de positrons (PET), qui permet de visualiser les régions cérébrales dans lesquelles l'activité cérébrale augmente lors de la lecture des mots: par rapport à des sujets «contrôle», les dyslexiques francophones, anglophones et italophones présentent tous, pendant la lecture, une activité cérébrale réduite au sein d'une région située dans la partie inférieure du lobe temporal gauche.

Ces résultats confirment donc l'hypothèse d'une origine biologique à la dyslexie. Sur le plan culturel, ils sont aussi un sérieux argument en faveur des réformes de l'orthographe.