Au début de chaque semaine, «Le Temps» propose un article autour de la psychologie et du développement personnel.

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Certains voient les objets en mouvement, c’est-à-dire qu’ils perçoivent toutes leurs facettes simultanément. D’autres entendent avec une telle acuité que, depuis l’extérieur d’une maison, ils peuvent repérer le bourdonnement d’une TV. D’autres encore sont si sensibles sur le plan affectif qu’ils captent les moindres changements d’humeur de leur entourage.

Qu’il s’agisse de dyslexie visuelle, auditive ou kinesthésique, Dominique Eberlin, coach scolaire, est formelle: considérée comme un handicap, cette particularité du cerveau est en réalité le fruit «d’un supplément de compétence mentale». L’ennui? Ce flot d’informations est compliqué à restituer conformément aux attentes de l’école et de la société. Dans Découvrir les atouts de la dyslexie… et en jouer, (Ed. Chronique sociale), l’ex-enseignante explique comment tirer parti de ces qualités.

Restaurer la confiance

«C’est la première fois qu’on dit du bien de mon cerveau et j’ai… 42 ans!» Comme 10% des Suisses, Catherine souffre de dyslexie. Enfin, souffrait, car en devenant typographe, elle a réussi à attribuer un objet (le caractère en plomb) à chaque lettre et a surmonté sa difficulté à les identifier. Mais ce qui frappe surtout Dominique Eberlin dans le témoignage de cette quadragénaire, c’est le «manque d’estime d’elle-même» caractéristique de cette population.

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Lorsqu’elle reçoit un enfant qui a des difficultés d’apprentissage, la coach scolaire s’applique toujours à restaurer sa confiance. Car, même si l’école est un lieu où se développent de grandes compétences sociales, les apprentissages techniques – lire, écrire et compter – restent les objectifs à atteindre en priorité, et faillir dans cette mission entame beaucoup «l’image de soi».

Quand les lettres dansent

Pourtant, nuance l’auteure, «le premier des apprentissages porte sur le rapport à l’autorité». «Le tout jeune individu doit d’abord se transformer en élève, c’est-à-dire apprendre à obéir, à se plier à un horaire, à un rythme, à des programmes, à la personnalité de son enseignant(e), etc.» Une acquisition qui représente «un effort intense», d’autant que, dès les premières années, «la rapidité d’action et de compréhension est prônée par des enseignants qui se sentent pressés par le temps».

Or, comme le raconte très bien Adrien, «porteur de dyslexie», quand des myriades de lettres dansent devant ses yeux et qu’il «se promène avec curiosité autour de chacune d’entre elles», difficile pour lui de répondre aux impératifs d’efficacité.

Une chaise d’arbitre

La solution proposée par la coach scolaire? Imaginer avec ce jeune élève un système de chaise d’arbitre située au centre de sa tête sur laquelle se poserait son œil pour lire les lettres. «Une fois l’œil installé, nous avons exercé la reconnaissance des lettres et des mots, et la lecture semblait miraculeusement plus facile.» La semaine d’après, la coach se réjouissait de voir les progrès d’Adrien.

Sauf que l’élève avait remplacé la chaise d’arbitre par «une soucoupe volante qui va partout et, de temps en temps, s’arrête et celui qui la pilote relève tout ce qu’il voit». D’abord déconcertée, la formatrice s’est ensuite rassurée: le système avait changé, mais le fonctionnement restait valide. «Comme il existe une grande variété de dyslexies, il est toujours préférable que chaque porteur crée sa propre solution plutôt que d’exiger l’application d’un modèle unique de remédiation», conseille l’auteure.

Syllabique ou globale? Peu importe

La méthode d’enseignement de la lecture importe peu. «Bien que les programmes imposent alternativement la méthode syllabique ou la méthode globale, la plupart des enseignants savent qu’elles sont complémentaires et les emploient souvent simultanément.» Ce qui importe, c’est «la dimension affective et le respect du rythme de chacun».

Acquérir la nomenclature des symboles et passer des symboles au sens des mots exige une grande capacité d’abstraction. Or, les enfants dyslexiques ont souvent besoin de sentir la forme et le poids de la lettre, de la visualiser en trois dimensions. Des lettres en volume qu’ils prendront le temps d’explorer ou simplement des couleurs distinguant les lettres les aideront à intégrer les symboles et à en jouer.

Qu’il raconte son monde!

Surtout, insiste la coach, il faut questionner ces élèves en classe sur leur manière de voir, d’entendre et de sentir leur environnement. Et relever leurs compétences particulières. «La dyslexie est tellement vue comme un handicap que les porteurs se vivent comme incompétents et renoncent à apprendre, alors qu’ils doivent juste apprendre autrement.»

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Par exemple, les fameuses confusions entre les lettres «b» et «d», «p» et «q», «v» et «f» ou «m» et «w» proviennent du fait que «les élèves concernés par la dyslexie voient les lettres dans tous les sens, comme si elles tournaient en permanence». Leur vision est donc plus complète que notre vision standard, «leur monde est plus intense et plus grand». S’ils pouvaient le raconter, ils seraient valorisés aux yeux de leurs pairs plutôt que stigmatisés.

Quatre étapes pour bien restituer

D’accord pour la valorisation, mais comment corriger le défaut de restitution qui entrave l’adaptation de ces élèves aux normes de l’école et de la société? «En quatre étapes», répond Dominique Eberlin, qui reçoit à cette fin. «D’abord, l’élève doit énoncer son problème de manière claire. Je pourrai mieux travailler avec lui s’il me dit qu’il se trompe avec les «v» plutôt que s’il mentionne des difficultés en français. Dans un deuxième temps, comme il s’est livré à moi, je lui livre, en contrepartie, les connaissances théoriques en matière d’apprentissage. Le fait qu’apprendre se divise en trois phases: percevoir, traiter et restituer. Et que seule la troisième phase, celle de la restitution, est problématique chez lui.»

«Ensuite, je recense la liste de ses performances, de ses réussites et de ses qualités morales. Je valide aussi les astuces et compensations qu’il a déjà développées pour pallier ses difficultés. Et je l’assure qu’on ne cherche pas à le changer. Puis vient le temps d’élaborer avec lui la méthode, celle qui lui permettra, comme Adrien, de lire et d’écrire. Essentiellement, il s’agit de calmer la danse des lettres et de permettre à l’élève de faire le bon choix de restitution. Enfin, je conclus toutes les séances avec cette phrase: «Tu me diras comment ça t’a aidé.» Empruntée au langage hypnotique, cette phrase s’adresse à la partie intuitive du cerveau et favorise la mise en application de la méthode.»