Il est à peine 10 heures du matin à l'aéroport de Cointrin et déjà une file se forme devant les guichets d'EasyJet. Quelque 140 passagers, tout sourire, attendent de se faire rembourser leur billet avant de s'envoler en direction de Barcelone. Et ce malgré la décision du conseiller fédéral Moritz Leuenberger (LT du 15 juillet) qui a refusé à la compagnie le droit de relier Genève à la ville catalane.

Pour contourner cette interdiction, la compagnie va rembourser tous les passagers qui avaient déjà acheté un billet, «soit environ 7000 places. A 40 francs chacune, faites le calcul: ça nous coûtera presque 300 000 francs», explique Stelios Haji-Ioannou, le propriétaire d'EasyJet. Elle transforme ainsi un vol commercial en vol privé, qui n'est plus soumis à une autorisation préalable. Et pour remplir ses vols jusqu'à fin octobre, la compagnie a créé «EasyJet Tour», un tour-opérateur qui vendra des forfaits vers Barcelone: en fournissant un aller-retour, un moyen de transport sur place et un logement (en l'occurrence un bus et des tentes situées à 60 km dans l'arrière-pays!), elle peut continuer à vendre ses vols vers Barcelone. «Evidemment, les voyageurs ne sont pas obligés de consommer ces prestations. Mais les tentes sont très confortables», lance Stelios Haji-Ioannou, goguenard.

Elise et sa fille Marie-Charlotte ont fait le voyage depuis la région lyonnaise pour s'envoler vers Barcelone à bord d'un appareil qui porte haut ce slogan volant: «Monopole Swissair: non» en grosses lettres orange. Elles voyageront quasiment gratuitement: au lieu d'un prix total de 158 francs, elles ne débourseront rien. Ou presque: «Je leur laisse la moitié du prix du billet: il faut bien les soutenir!» confie Elise. Eléonore et Sylvie, deux jeunes femmes de Montreux, arborent un sourire éclatant devant les caméras de la télévision anglaise ITV. Elles viennent de recevoir de Stelios Haji-Ioannou une poignée de main et une enveloppe contenant le prix de leur billet aller. «Le vol du retour nous sera remboursé au départ de Barcelone», explique Sylvie. En prime, elle a reçu une casquette et un T-shirt orange avec une inscription qui reprend le slogan inscrit sur l'avion. «Je trouve la position de Swissair ridicule: EasyJet permet aux jeunes de voyager pas cher. Et puis la clientèle de Swissair n'est pas la même.» Aux restaurants Canonica, on l'aime bien, la clientèle d'EasyJet: «Le matin, les 140 passagers du vol pour Nice prennent leur croissant et leur café. Ce sont de bons clients», glisse Achile Peduzzi, le directeur commercial.

«C'est un bon coup de pub, commente Philippe Roy, porte-parole de l'Aéroport international de Genève avec un T-shirt sous le bras. Entre nous, de nombreux charters vendent des vols secs déguisés: ils offrent bien un «voucher» pour un hôtel, mais il est tellement nul que personne n'y va. La loi et le droit sont du côté de Swissair, mais l'évolution est inéluctable: il faudra laisser se développer la concurrence.»

Du côté de Swissair, l'envol s'est effectué sans commentaire: «On ne va tout de même pas commenter chacun des pas d'EasyJet!»