Il fait si chaud et si sec que la montagne craque de partout. Le ciment que constitue d'ordinaire la glace s'affaiblit et libère des pierres, des séracs, des pans de glacier, voire des masses de rochers, comme hier au Cervin. L'éboulement a eu lieu vers 11 heures, à 3400 mètres d'altitude, non loin du départ de la voie normale, au deuxième couloir. Pendant une bonne partie de la journée de mardi, les guides de Zermatt et les hélicoptères ont évacué 90 personnes, disait-on hier à la cabane du Hörnli, où les alpinistes ont été déposés. L'évacuation a été décidée en raison de nouvelles chutes de pierres.

Alors que le mythique sommet était évacué, un pan du glacier de Grindelwald se détachait et s'écrasait dans la rivière Lütschine. Coïncidence certes, mais qui en dit long sur l'évolution du climat: la vague de chaleur et de sécheresse actuelle fait monter la limite du pergélisol (là où le sol est gelé en permanence, à quelques centimètres de la surface), elle affaiblit les glaciers dont le recul s'accélère, et elle fragilise les faces rocheuses.

«Le matin même, en discutant avec le géologue cantonal, nous nous disions que cela allait arriver!» raconte Raphaël Mayoraz, président des guides du Valais et géologue. C'est dire que, pour les spécialistes, cet éboulement n'est pas une surprise, et que d'autres pourraient survenir.

«Les sommets du genre «tas de cailloux», comme le Cervin, sont particulièrement exposés», dit-il. Dans le passé récent, il y a eu de gros éboulements aux Drus et à l'Aiguille de Blaitières. «Sur ce genre de sommet, les parties externes sont tenues par la glace. Lorsqu'elle fond, c'est ce liant qui s'en va. Ces jours-ci, la roche accumule beaucoup d'énergie, même à 11 heures du soir elle est encore chaude.» Un guide redescendant hier du Mont-Blanc de Cheilon témoignait qu'à 5 heures du matin déjà, des pierres descendaient dans la face.

Ces conditions inhabituelles rendent la montagne plus dangereuse que d'habitude à certains égards, mais ce n'est certes pas une raison pour y renoncer – comme en témoigne le grand nombre d'alpinistes qui se lancent ces jours à l'assaut des sommets. Simplement il faut – comme toujours en montagne – adapter ses ambitions aux conditions locales. «Il faut examiner les conditions du moment pour faire son choix de projets, explique un gendarme du peloton de gendarmerie de haute montagne, à Chamonix, même si cela peut changer en quelques jours. Par exemple, l'Eperon Frendo (une classique de l'Aiguille du Midi, ndlr) n'est pas en condition en ce moment.»

Pour Pierre Mathey, 37 ans, président des guides du Bas-Valais, il faut aussi voir le bon côté des choses, et en profiter: «Nous avons un été d'une stabilité exceptionnelle sur le plan de la pression atmosphérique, et c'est un facteur de sécurité très important. Les journées sont longues et le danger d'orages nul, ce sont des conditions idéales pour des courses de rocher et d'arêtes.»

Succédant à un hiver exceptionnellement beau, cet été est donc une aubaine pour les alpinistes – même les vieux guides ne se souviennent pas d'une telle série de beau temps, qui fait que l'on peut partir pour plusieurs jours en montagne sans avoir à se soucier d'être rentré en début d'après-midi. Les glaciers sont certes découverts et amincis, mais ils peuvent être ainsi moins dangereux qu'au printemps, lorsque les ponts de neige se fragilisent et que les crevasses sont dissimulées.

Ce qu'il faut éviter, en raison de la chaleur et de la sécheresse, ce sont les faces et les couloirs, les zones exposées aux chutes de séracs, les arêtes menant à des glaciers sommitaux, d'où des pierres peuvent partir dès le lever du soleil. Malgré son altitude, même le Mont-Blanc peut être problématique, selon les voies choisies, comme celles de la formidable face sud. Au reste, même les arêtes, réputées sûres, pourraient s'en aller par pans entiers, tempère Raphaël Mayoraz, dans la mesure où elles sont fragilisées par en dessous.

Mais ce qu'il faut aussi éviter, souligne Pierre Mathey, c'est les sommets surfréquentés, car cela représente un risque supplémentaire. C'est évidemment le cas du Cervin, pris d'assaut jusqu'à l'absurde par des gens dont ce sera souvent le seul «4000», un trophée dérisoire. Or cette montagne n'est pas facile. La course est très longue, le retour prend autant de temps que la montée, l'itinéraire est difficile à trouver au début, l'arête est vertigineuse tout du long… et on peut à peine s'asseoir au sommet! «Les gens se focalisent sur cette montagne et s'entassent dans des refuges bondés, soupire Pierre Mathey, alors que, s'ils allaient à la Dent-Blanche, ils jouiraient d'une course formidable sur un splendide sommet, aussi dégagé que le Cervin, et sans rencontrer personne!»

Certains posaient, mardi sur La Première, l'hypothèse d'une interdiction temporaire de l'accès au Cervin, voire l'institution d'un permis de grimper! Propositions récurrentes après des accidents, mais en réalité inapplicables sur une montagne aussi vaste que le Cervin, dont la moitié se trouve d'ailleurs en Italie, et dans une population – les alpinistes – moyennement perméable aux contraintes. Et puis, la montagne est le dernier espace non réglementé, où chacun peut éprouver le bonheur de prendre très concrètement ses responsabilités. Cela ne se brade pas…