«Des critères soviétiques continuent à étouffer la véritable connaissance historique du totalitarisme et de ses conséquences terribles pour le peuple, le pays, la culture.» Cette lettre ouverte adressée par 13 intellectuels russes parmi les plus connus – les écrivains Vladimir Voïnovitch, Andrei Voznessenski, Fazil Iskander entre autres – au ministre de l'Education, Vladimir Philippov, a fait grand bruit. Les auteurs y dénoncent en effet le peu de place laissé dans les nouveaux programmes scolaires aux œuvres des écrivains qui ont dénoncé la répression soviétique et en ont souffert eux-mêmes, parfois jusqu'à la mort.

Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov – sans doute la description la plus méticuleuse et la plus saisissante des goulags sibériens – et le fameux Docteur Jivago du Prix Nobel Boris Pasternak figurent parmi les absences les plus notoires. Le nombre de poèmes d'Anna Akhmatova – dont le mari fut exécuté et le fils emprisonné pendant vingt ans par les bolcheviques – passe de huit à trois. Et encore, «rien que des poèmes patriotiques», s'insurgent les protestataires. Ossip Mandelstam – traqué par le pouvoir soviétique et qui mourra dans un camp en 1937 – ou Marina Tsvetaieva, qui se pendra en 1941 après une vie de misère, ne figurent que sur une liste de suggestions et «seulement pour les œuvres qu'ils ont écrites avant la révolution, alors que leurs meilleurs poèmes ont été composés pendant les heures les plus tragiques de l'histoire soviétique».

«Ne pas dégoûter les enfants»

Le ministre Philippov a justifié devant les caméras de télévision cette éviction ou réduction de certains auteurs par la nécessité de «diminuer le nombre de livres obligatoires pour ne pas dégoûter les enfants de la lecture». Un des conseillers du ministre a cependant avoué qu'il avait été même question de réintroduire dans les programmes l'œuvre du révolutionnaire Tchernitchevski, dont Nabokov, dans son roman Le Don, avait pourtant démontré définitivement toute la vanité et l'inanité. «Chercherait-on à donner l'impression aux jeunes générations qu'il n'y a rien eu de particulièrement tragique dans l'histoire soviétique?» s'interroge Fazil Iskander. Un autre signataire, le musicien Andrei Makarevich, s'en prend même à Vladimir Poutine: «Quand j'entends le président en appeler constamment au patriotisme, je me demande ce qu'il a en vue: le patriotisme, c'est être fier de quelque chose, ce n'est pas supprimer des manuels la mention que Mandelstam a péri dans les camps.»