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A 18 ans, Edith pose devant la confiserie Vautravers, à Neuchatel, en compagnie de deux camarades d’apprentissage.
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L'été de mes 20 ans (5/5)

Edith Personeni, l'âme épicière

A la fin de la guerre, Edith quitte Bâle où elle était jeune fille au pair. Commerçante à Neuchâtel, puis à Lavigny: la Vaudoise, aujourd’hui âgée de 90 ans, cumule les emplois, mais se souvient des escapades champêtres entre copines à la nuit tombée

D’une main, elle tourne délicatement les pages de l’album. Les clichés bicolores défilent, carrés et rectangles frisés de blanc. Edith Personeni, tout juste 90 ans, les contemple avec attention. «Sur celui-là, j’ai 12 ans, sur celui-ci, 17 peut-être», sourit-elle. Dans sa petite chambre de l’EMS Parc de Beausobre, à Morges, les souvenirs d’enfance fusent. Les étés à la campagne, les bottes de foin, les vaches montbéliardes, rouges à taches blanches, la guerre toute proche et son couvre-feu.

Même ralentie par la chaleur étouffante de ce mois de juin, Edith garde les idées claires. Il y a tout d’abord Corcelles-sur-Chavornay, petit village du Jura vaudois, où elle grandit avec son frère Gérard et ses parents. La fillette vit au plus proche de la nature. Avec son grand-père, garde forestier, elle parcourt les clairières et aide aux travaux des champs. Orge, blé et avoine: le sol est fructueux. Dans la cave de la ferme familiale, les gruyères affinés par son père fromager patientent.

Jeune fille au pair à Bâle

Sa scolarité obligatoire terminée, Edith est envoyée à Bâle comme jeune fille au pair. «Officiellement pour apprendre l’allemand, mais je n’ai pas beaucoup progressé», confie la vieille dame aux yeux clairs. La famille qui l’accueille a les moyens, une autre employée est chargée de veiller sur les enfants. «Elle venait de mon village, on se serrait les coudes.» Une nuit, l’armée de l’air américaine bombarde Schaffhouse et Bâle. Edith est réveillée en sursaut pour aller se réfugier dans le bunker souterrain. «A cet âge-là, on a un sommeil de plomb, mais le bruit des bombes suffit.»

En 1945, Edith a 18 ans. Elle a quitté les bords du Rhin. La vie, elle, a repris son cours au sortir de la guerre. Appelée au chevet de sa tante qui vient d’être opérée à Neuchâtel, la jeune fille décroche sa «première place» comme apprentie vendeuse à la confiserie Vautravers. «La production avait stagné pendant des années, les affaires reprenaient peu à peu.» Décoration, boîtes à nœuds et service au tea-room: Edith touche à tout et se prend au jeu.

Escapades nocturnes

Le travail fini, en fin d’après-midi, la jeune fille s’échappe à la plage au bord du lac de Morat avec ses collègues pour manger du brochet. Edith pointe du doigt une photo en maillot de bain une pièce, le sourire radieux. «On devait déjouer la surveillance de la patronne qui n’était pas très moderne, plaisante-t-elle. Toute une aventure.» A la boutique, cette même patronne empoche tous les pourboires. «Un jour, j’en ai eu assez, mon cousin m’a dit qu’une place se libérait à la boulangerie Muller à Lausanne. J’y suis allée.»

Au début de l’été 1947, Edith rentre chez ses parents qui ont déménagé à Bavois. Elle a alors 20 ans. Pour parfaire sa formation, elle intègre l’Ecole ménagère de Chavornay, établissement exclusivement féminin. Ses copines et elle forment une véritable «bande de vive la joie». Edith se souvient en particulier de Gladys, la cousine de Bernard, l’enfant du village qui deviendra plus tard son mari. Après les cours, les filles «jouent aux bécasses», traînent avant de rentrer à la maison. Leur passe-temps favori: «Chiper des prunes dans le verger derrière le cimetière.» Un jour, un voisin les surprend et les dénonce. L’amende tombe. «Ma mère n’était pas contente, elle m’a passé un de ces savons…»

«Des clous au chocolat»

«J’ai épousé Bernard à 25 ans», entame fièrement Edith, avant d’être soudain interrompue par un bonjour enjoué. De la porte entrouverte, Denise, sa voisine de chambre tout juste rentrée de sa promenade dans le jardin, lui fait coucou de la main. «Je l’aime bien, confie-t-elle. On partage la même éducation.» Son mariage, son installation à Lavigny, ses trois enfants, l’épicerie qu’elle tient sur la place du village: Edith reprend le fil. Son échoppe est un passage obligé pour les locaux comme pour les visiteurs. Une sorte de dépanneur où on vend de tout: des clous au chocolat en passant par des timbres ou encore des bottes de persil frais.

Si elle fait volontiers crédit, la mère de famille garde le sens des affaires. «Certains paysans ne pouvaient rembourser leur ardoise qu’au moment de la paye du lait, explique la nonagénaire. On comprenait parce qu’on venait du même monde, mais il ne fallait pas pousser. Nos trois enfants, Françoise, Jean-Jacques et Bernard, avaient eux aussi besoin de manger.» Quand elle n’est pas derrière le comptoir, la peinture sur porcelaine l’occupe. «C’était ma coquetterie.»

Arles, Orange, Avignon

Enfoncée dans son fauteuil de velours, Edith se saisit d’un autre album. Les photos en couleur racontent une autre partie de sa vie. Arles, Orange, Avignon, Colmar: ces villes gorgées de soleil qu’elle a arpentées avec son mari. Longtemps, ces excursions avec la paroisse locale leur offrent un bol d’air salutaire durant l’été. Mais le reste de l’année, son mari s’échine aux champs. «Il en faisait trop, il refusait de m’écouter. Un infarctus puis un autre…»

Du regard, Edith parcourt la chambre qu’elle occupe depuis un an. Les murs sont criblés de sourires: ses sept petits-enfants et presque autant d’arrière-petits-enfants. «Je ne me lasse pas de les regarder, ils me maintiennent en vie.»


Profil

1927: Naissance à Corcelles-sur-Chavornay (VD).

1947: Eté à Bavois (VD).

1952: Mariage avec Bernard.

2016: Entrée à l’EMS Parc de Beausobre, à Morges.


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