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Education sexuelle, un droit de l’enfant

Pourquoi cet enseignement doit-il commencer dès le plus jeune âge? Une conférence internationale apportait des réponses, la semaine dernière à Lucerne

Sexe? Peut-être faudrait-il un autre mot. La rencontre, sur le terrain de l’éducation, entre ce terme inévitablement chargé de fantasmes et le mot «enfance» suscite des frayeurs, sème le trouble, met parfois les esprits hors d’état de penser. C’est là une des réflexions récurrentes qui ressortent de «L’éducation sexuelle auprès des jeunes enfants», conférence scientifique internationale tenue vendredi 13 mars à la Haute Ecole de travail social de Lucerne, en collaboration avec son homologue de Genève et avec l’association Santé sexuelle Suisse.

D’autres mots, donc. «La sexualité enfantine est très différente de la sexualité adulte – alors pourquoi ne pas l’appeler différemment?» se demande Raisa Cacciatore, de l’ONG finlandaise Väestöliitto (Fédération des familles). En effet. Il ne s’agit pas de changer de terminologie pour édulcorer le propos et endormir les résistances. Il s’agit de désigner un territoire qui est à la fois précurseur de la sexualité adulte et situé tout à fait ailleurs. Les spécialistes finlandais proposent ainsi de remplacer «éducation sexuelle» par «éducation aux émotions du corps». D’après les premiers sondages effectués dans le pays, ça passe mieux. C’est aussi plus exact. «Au sujet des enfants, plutôt que de sexualité, je préfère parler de découverte du corps», relève de son côté la psychologue du développement Bettina Schuhrke, de la Haute Ecole évangélique de Darmstadt. Voilà qui recadre le débat.

La conférence prend place dans un contexte politique particulier. L’initiative populaire dite «Protection contre la sexualisation à l’école maternelle et à l’école primaire», lancée par des parents bâlois et visant à bannir les cours d’éducation sexuelle pour les moins de 9 ans, vient d’être recalée par le Conseil national, qui a décidé à une très large majorité d’en recommander le rejet (LT du 05.03.2015). Seule l’UDC l’a défendue lors du débat parlementaire, le 4 mars dernier.

Qui doit dispenser cette éducation?

Mais pourquoi, au fait, faut-il faire de l’éducation sexuelle pour les petits enfants? «Nous avons une approche basée sur les droits: les droits sexuels sont désormais compris comme partie intégrante des droits humains», répond Barbara Berger, directrice de Santé sexuelle Suisse. Telle est aussi l’approche suivie par le Bureau régional pour l’Europe de l’Organisation mondiale de la santé en élaborant ses Standards pour l’éducation sexuelle , qui font figure de cadre de référence. «Le fondement, c’est le droit de recevoir les informations et compétences nécessaires pour gérer sa vie et sa santé sexuelles. Pour cela, il faut une éducation – et il faut que cela commence chez les petits.»

Droits humains, droits de l’enfant, droit à la protection contre l’exploitation et les abus sexuels dans le cadre de la convention dite «de Lanzarote»: l’éducation sexuelle s’ancre aujourd’hui solidement dans le droit national et international. «L’enfant est titulaire du droit à cette éducation, que les Etats et les parents doivent lui dispenser. Mais là où la question devient complexe, c’est lorsqu’on se demande qui doit faire quoi», relève Paola Riva Gapany, directrice de l’Institut international des droits de l’enfant à Sion. Les tenants de l’initiative souhaitent rapatrier l’éducation sexuelle dans la sphère familiale: une solution dont l’Etat ne peut se satisfaire, au nom du principe d’un accès universel et non discriminé à un savoir qui présente un enjeu existentiel. Les spécialistes de l’éducation sexuelle tablent, eux, sur une complémentarité concertée entre les collectivités publiques et les familles. Dans la plupart des cantons, les organismes chargés des cours convient les parents à des séances participatives.

«La sexualité est omniprésente dans le monde extérieur. Vous ne pouvez donc imaginer y soustraire totalement vos enfants»

«Dans mon canton, le Valais, il n’y a eu l’année dernière que huit demandes visant à dispenser des enfants de cet enseignement», reprend Paola Riva Gapany. La grande majorité des parents acceptent les cours. Même ceux qui demandent d’abord une dispense – qui s’obtient facilement dans les cantons romands – finissent en général par se laisser convaincre. «Une mère m’a dit: «Dans ma famille d’origine, on ne parlait pas de sexualité, je serais empruntée… Mais je suis contente que quelqu’un le fasse, parce qu’on vit dans un monde où tout est sexualisé.» En effet. La sexualité n’est pas seulement une constante de l’existence du corps, où elle apparaît en même temps que la vie elle-même. «Elle est omniprésente dans le monde extérieur. Vous ne pouvez donc imaginer y soustraire totalement vos enfants. Car dans ce cas, l’enfant ira chercher des informations ailleurs. Et là, il risque d’être en danger.» Si les adultes ne s’en chargent pas, c’est le magma d’informations et de relations du Web qui fera l’éducation sexuelle. Il s’agit là du premier atout de cet enseignement aux yeux de l’opinion: l’éducation sexuelle contribue à prévenir les abus sexuels et à les dépister, dotant l’enfant d’un vocabulaire pour nommer les parties du corps et renforçant les notions de droit à l’intimité, à disposer de son corps, à être respecté. «Mais il y a aussi autre chose: le message consiste à dire que la sexualité fait partie de la vie, que c’est quelque chose de sain, qui fait partie du développement de tout être humain. C’est l’approche positive de l’éducation sexuelle», ajoute Paola Riva Gapany.

Mais alors, la sexualité enfantine, c’est quoi? Les tout-petits jouent-ils au docteur, comme on dit? «On utilise cette expression pour désigner toutes sortes d’explorations mutuelles du corps chez les petits. Ce qu’on sait par la recherche scientifique – mais il est évidemment très difficile de faire des études systématiques là-dessus – c’est que pour l’essentiel, les enfants regardent les organes génitaux des autres enfants lorsqu’ils en ont l’occasion. Parfois, ils les touchent. Des comportements plus intenses sont rares – sans qu’ils indiquent à coup sûr une situation problématique, telle qu’un abus», explique Bettina Schuhrke. Informer, nommer, répondre aux questions, accompagner la curiosité sans en faire tout un plat: tels semblent être les principes de base régissant l’éducation sexuelle chez les plus petits. «L’intérêt des jeunes enfants pour les choses est fortement orienté par la vue: tout ce qui est nouveau, varié, caché les intéresse. La curiosité sexuelle relève dans une large mesure de ce type d’intérêt. Une mère me racontait que son enfant de 2 ans était en pleine exploration de son corps. Puis la famille s’est mise à construire une maison, ça l’a intéressé et ça a pris le dessus… Vous voyez: c’est diffus, ça fait partie de la vie, ce n’est ni absent, ni prépondérant.»

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