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La pandémie de coronavirus aura peut-être eu un mérite: celui de pousser les corps et les esprits à explorer les espaces extérieurs aux villes, afin de ne pas croiser trop de monde, et de «respirer». Ainsi, les plus chanceux ont pu séjourner à la montagne ou à la campagne, d’autres se sont adonnés aux joies de la randonnée ou à de simples marches en forêt.

Sommes-nous pour autant conscients des éléments qui composent l’environnement dans lequel nous évoluons? De la nécessité de le connaître pour le préserver? Frédéric Plénard, enseignant en sciences de la vie et de la terre en France, n’en est pas si sûr. Dans l’introduction de son livre L’Enfant et la Nature (Ed. du Rocher), il part du postulat suivant: «Nous, comme nos enfants, avons besoin d’être au contact de la nature pour nous épanouir. Et la nature a besoin d’une nouvelle génération qui la connaisse et la défende.» Problème: les adultes de demain passent plus de temps sur leurs écrans qu’à jouer dehors… et sans doute que leurs aînés ne font pas beaucoup mieux.

Pédagogie de la perception

Pour tenter de pallier le problème, Frédéric Plénard a lancé un projet intitulé Le Grand Secret du Lien, soit une étude sur l’éducation au contact des milieux naturels. Durant une année, cinq groupes de jeunes de cinq régions françaises et différents intervenants (pédagogues comme biologistes, astrophysiciens, etc.) se sont retrouvés à intervalles réguliers pour explorer des espaces naturels à proximité de chez eux (forêt, océan, montagne, jardin partagé) par le biais d’exercices tirés de la pédagogie de la perception. Cette dernière «apprend à la personne à vivre une expérience sensible en optimisant l’expérience sensorielle extéroceptive [les cinq sens] et intéroceptive dans sa relation à soi, à l’autre et à l’espace naturel, en lui apprenant à percevoir son monde intérieur et en l’amenant à tirer du sens et de la connaissance de ces expériences.» Le but: faire comprendre à l’enfant qu’il est un élément de la nature, et non pas indépendant d’elle.

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Des outils à décliner

Tout au long de ces expériences en groupe, les encadrants ont employé trois outils pédagogiques que tout le monde peut utiliser avec ses élèves ou ses propres enfants. Parmi eux, l’«introspection sensorielle» désigne un temps de silence (dix à vingt minutes) méditatif en groupe. Les enfants sont assis ou allongés, et invités à observer ce qu’il se passe dans leur corps et à l’intérieur d’eux-mêmes: la sensation du vent sur leur peau, les odeurs, les sons, les tensions ou l’apaisement. En forêt, par exemple, ce temps a précédé la construction de cabanes et a permis de commencer l’activité calmement. «Je n’avais jamais pris le temps de voir ce que pouvaient provoquer sur moi le chant des oiseaux et le bruit du vent dans les arbres […] J’ai compris que cela me faisait du bien», commente Mathilde, une jeune participante.

La «gymnastique sensorielle», ensuite, revient à expérimenter la lenteur, en contraste avec un rythme quotidien souvent soutenu (entre école, activités extrascolaires, etc.). Ce sont des gestes exécutés le plus lentement possible afin que l’enfant perçoive au mieux toutes les sensations que le mouvement provoque dans son corps, développant «les capacités attentionnelles, la perception et l’observation de détails invisibles lorsque l’on bouge rapidement», selon Frédéric Plénard. C’est ce dont il a été question, notamment, avec le groupe amené en montagne à travers la pratique de «l’éveil du robot»: l’enfant commence à se mouvoir de manière saccadée, puis s’arrête et observe ce qui l’entoure. Ensuite, l’adulte lui demande de «donner vie» au robot en bougeant de manière plus fluide. Il s’agit non seulement de connaître son corps, mais aussi d’apprendre à se «connecter» avec le paysage pour être attentif à ce qu’il présente, s’adapter à l’environnement, notamment pour prévenir les dangers: chutes de pierre, gouffres, que l’on perçoit moins si l’on évolue dans un espace sans y prêter attention.

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Enfin, les temps de parole qui succèdent à chaque activité sont centraux. Ce sont des moments qui permettent à l’enfant de valoriser son expérience et de comprendre en quoi elle est importante pour lui. Pour l’encourager à verbaliser, par exemple, après avoir trempé les pieds dans l’eau froide ou fait une sculpture en neige, on peut demander: «Qu’as-tu ressenti (joie, excitation, confiance)? Peux-tu décrire cette sensation? Es-tu touché par cette expérience? Comment? Es-tu rassuré, ressens-tu de la satisfaction, de la fierté? Y a-t-il un moment en particulier que tu as apprécié? Qu’est-ce que cela t’a appris sur toi? Sur la nature?»

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Idées

On pourrait encore citer de nombreuses idées d’activités que suggère l’ouvrage, telle «l’errance», soit laisser l’enfant – dans un périmètre négocié à l’avance – découvrir seul une zone naturelle. Il s’arrête lorsque quelque chose l’interpelle, s’assied et observe sous toutes les coutures pour pouvoir le raconter ensuite. Un moyen de développer les cinq sens mais aussi d’encourager la responsabilisation. La nuit en bivouac, également, en respectant plusieurs étapes de préparation, ou encore la rencontre organisée avec une personne dont l’activité principale est liée à l’environnement naturel (un débardeur à cheval et un apiculteur dans le livre).

Frédéric Plénard enjoint enfin les adultes à s’affranchir des obstacles, le plus souvent mentaux, qui les empêchent d’accompagner les enfants à la découverte de l’extérieur. Il s’agit fréquemment «de peurs et de fausses idées». Les tiques, par exemple, sont un danger mais pour s’en prémunir, il suffit de porter des vêtements longs, un chapeau et de s’ausculter au retour de balade. Peur d’être incompétent? L’enfant a seulement besoin d’une présence rassurante et en cas de vrai besoin, on peut faire appel à une tierce personne de confiance. Manque de temps? La solidarité entre amis ou voisins peut jouer pour partager le temps de cette éducation. Manque de moyens? Même quelques bacs de terre en guise de jardin sont l’occasion de découvertes sensorielles, physiques, et du rythme de la nature.


L’Enfant et la Nature, Frédéric Plénard, Editions du Rocher, 263 p.

Le Grand Secret du Lien est aussi un film documentaire. Le projet éducatif est parrainé par plusieurs personnalités, dont le photographe animalier Vincent Munier, le philosophe Pierre Rabhi ou la biologiste Emmanuelle Grundmann.