Le Temps: Dans son livre, Edwin Black établit un lien de cause à effet entre la vente de machines Hollerith à l'Allemagne nazie, et l'arrestation des juifs. Est-ce légitime?

Alain Blum: Je ne vois pas en quoi la mécanographie aurait permis le travail des nazis. Les arrestations ont été faites dans des lieux où il y avait des fiches de police. Les rafles, en Allemagne, n'étaient pas toujours fondées sur une identification très précise. On arrêtait les gens, et c'était à eux de se justifier ensuite. Pour les Allemands, le juif a une définition très normative, «biologisante». Or, le recensement demande à la population de se définir. Il y a discordance entre ce que les nazis considéraient comme juif, et les résultats d'un recensement.

Ces machines ont été utilisées pour les recensements, et on percevait dès les premiers d'entre eux (effectués aux Etats-Unis, dès 1890, ndlr) le danger de l'usage de ces données mécanographiques: un recensement s'intéresse à des masses, et les fiches mécanographiques peuvent accélérer le traitement, et décider des effectifs policiers pour arrêter ou déplacer une population. Mais elles ne permettaient sans doute pas de pouvoir identifier chacun de façon précise à partir des questions sur les fiches de recensement. C'est là qu'apparaît en effet une certaine naïveté de la part d'Edwin Black.

– A la lumière de ce livre, peut-on affirmer que IBM a été une entreprise collaboratrice?

– Oui. Mais les notions de collaboration ne sont pas simples du tout. Il y a deux aspects qui peuvent ici définir la collaboration: d'une part, celui d'une entreprise qui collabore avec le régime nazi de fait, et qui le fait en pleine connaissance de cause. IBM ne s'est pas retirée du marché allemand, elle a collaboré. D'autre part, il y a l'usage qui a été fait de ces machines, soit de ficher les juifs dans le but de les arrêter. Ici, la thèse de Black est bien moins convaincante.

– Est-il correct de dire que la collaboration économique a permis la mise au point de la solution finale?

– L'Holocauste a réussi pour bien des raisons, et il serait illusoire de le ramener à cette seule raison, même si c'est un facteur important. Raul Hilberg, dans son livre La Destruction des juifs européens souligne ainsi que rien n'avait été fait pour ralentir les trains qui amenaient les juifs à Auschwitz, par exemple. Ce livre a plus de 30 ans…

Propos recueillis par Henri Plouïdy