Ce jour de février 2003, ils sont trois, sur un plateau de télévision. Alain Minc, Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel apparaissent côte à côte pour défendre leur journal, Le Monde, contre les accusations portées par le livre La Face cachée du «Monde» signé Pierre Péan et Philippe Cohen. A l'époque, Minc, Colombani et Plenel constituent un triumvirat tout-puissant à la tête du Monde, et du groupe qui s'est constitué autour du grand quotidien français – Le Monde est actionnaire du Temps à hauteur de 6%.

Un de ces trois hommes, Edwy Plenel, a annoncé lundi matin «sa décision de ne plus assumer la responsabilité de directeur de la rédaction». Il s'agit, explique-t-il, de «l'aboutissement d'une réflexion ancienne» dont il avait informé plusieurs fois Jean-Marie Colombani, le président du directoire du journal, et Alain Minc, le président du conseil de surveillance. Edwy Plenel continue, dans un e-mail d'abord diffusé à la rédaction puis communiqué à l'extérieur: «Après dix années dévouées à l'organisation éditoriale de notre collectivité, je souhaiterais revenir aux joies simples du journalisme et de l'écriture.» Il restera directeur de la rédaction jusqu'à la mi-décembre et il aurait précisé, selon la direction, qu'il ne quitterait pas le quotidien. Il ajoute qu'il a maintenu sa décision malgré les efforts de Jean-Marie Colombani et d'Alain Minc qui souhaitaient qu'il la diffère «en raison des difficultés économiques» du journal.

Le Monde traverse aujourd'hui une crise, due en partie à un tassement de son lectorat et à la réduction de ses recettes publicitaires. Il a prévu de diminuer sa masse salariale grâce aux départs volontaires de 90 à 100 membres de son personnel (sur 750), et il recherche environ 50 millions d'euros qu'il pourrait obtenir par une ouverture de son capital. Avant la crise générale de la presse quotidienne, les dirigeants du Monde espéraient une introduction en Bourse, mais Jean-Marie Colombani a annoncé la semaine dernière aux salariés du groupe que «l'horizon boursier a disparu». Il y a trois ans, quand l'entrée en Bourse était encore d'actualité, Jean-Marie Colombani nous avait déclaré que la survie d'un quotidien de l'importance du Monde, et surtout le maintien de son indépendance ne pouvaient reposer que sur un groupe, constitué notamment par des magazines. C'est ainsi qu'il a décidé, en 2003, d'acquérir les Publications de La Vie Catholique (propriétaire de La Vie et surtout de l'hebdomadaire Télérama).

«C'est une stratégie disponible», commente un interlocuteur proche du dossier. «On peut soit s'appuyer sur un groupe de presse et sur certains titres bénéficiaires pour assurer la stabilité d'un quotidien national, soit faire appel à un puissant groupe extérieur à la presse.» La deuxième solution a été adoptée au quotidien Le Figaro, racheté par le groupe Dassault. «Dans le journal, ajoute notre interlocuteur, on croit de moins en moins à l'efficacité de la stratégie de groupe. On doute même que la réduction du personnel et l'ouverture du capital auront des effets suffisants et durables pour assurer l'indépendance du titre.»

Il est toujours présomptueux d'interpréter une décision personnelle et de lui prêter d'autres motifs que ceux qu'elle invoque. Néanmoins, Edwy Plenel reconnaît que son choix intervient à un moment crucial. Sa conception du journal est de plus en plus contestée au sein de la rédaction. Depuis la publication de La Face cachée du «Monde» et de plusieurs livres critiques, les titres accrocheurs et ce que certains considèrent comme une forme de journalisme-spectacle ne sont plus perçus comme les solutions magiques qui ont, il est vrai, permis un redémarrage du Monde au cours des années 1990. «Ces livres ont délié les langues, explique notre interlocuteur, et on se demandait quand était programmé le départ du directeur de la rédaction.»

Dans un message, Jean-Marie Colombani écrit: «Ce changement sera […] pour toute notre maison, un traumatisme. Qui plus est dans un moment difficile.» Et il conclut: «La décision d'Edwy, au fond, nous oblige à dépasser ici les crispations, là les insatisfactions ou les inquiétudes pour nous relancer.»