Rentrée

Avec des effectifs en hausse constante, l'EPFL est victime de son succès

L’école polytechnique de Lausanne attire toujours plus de nouveaux élèves. La situation pose des questions logistiques et pourrait, à terme, conduire à des quotas d’élèves étrangers

Mardi 18 septembre 2018: jour de rentrée à l’EPFL. Quelque 2000 étudiants se pressent au portillon de la première année, soit sensiblement plus qu’à l’automne précédent – les chiffres précis seront communiqués en octobre. L’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne attire toujours davantage d’élèves, et cela commence à peser sur son fonctionnement.

«Il y a certains cours où il faut arriver en avance sous peine de se retrouver assis par terre, témoigne Viviane*, qui a terminé sa première année en juillet dernier. Idem à la bibliothèque en période de révisions; elle ouvre à 7h, elle est pleine à 7h10. Les plus motivés viennent bien avant.» «Je me souviens des cours d’analyse, qui réunissaient deux sections. Ceux qui ne prenaient pas d’avance se retrouvaient tout à l’arrière de la salle, où on n’entendait rien car le prof parlait sans micro», renchérit Lucia.

Simone Deparis, professeur, admet que la situation est parfois tendue: «Il est parfois difficile d’obtenir une salle pour enseigner dans des horaires qui restent corrects. Pour l’heure, l’administration parvient à jongler mais nous arrivons aux limites de l’exercice.»

A propos de cette rentrée 2018: C’est la rentrée académique, les universités suisses sont plébiscitées

Densifier les auditoires

Cette surpopulation reste heureusement cantonnée à certaines leçons, mais elle préoccupe néanmoins la direction de l’école. «Les grands auditoires sont fortement occupés surtout en début d’année. Cela se régule très vite, hormis dans quelques cours où les professeurs sont particulièrement populaires. Nous devons assurer de bonnes conditions d’apprentissage à nos étudiants et cela suppose de ne pas nous laisser déborder par notre attractivité, reconnaît Daniel Chuard, délégué à la formation. Pour cela, nous avons densifié certains auditoires, réaffecté des salles en amphithéâtres, optimisé les horaires et dédoublé certains cours.»

Le cadre admet cependant que si la tendance actuelle se poursuit, il faudra en venir à des mesures complémentaires. «Nos infrastructures ne sont pas extensibles. Il faudrait construire de nouveaux bâtiments mais cela a un coût. Le seul autre levier possible serait de jouer sur le nombre d’admissions. Nous analysons cette possibilité car la loi sur les écoles polytechniques permet de mettre en œuvre une politique de limitation du nombre d’étudiants non-résidents en Suisse.»

Majorité de Français

L’an dernier, 43% des nouveaux élèves en bachelor venaient de l’étranger, dont une très large majorité de Français. Si tous les Helvètes sont admis à l’EPFL sur présentation d’une maturité, la barre a été levée très haut pour les Hexagonaux. D’abord conditionnée à une moyenne de 14 sur 20 calculée sur quatre branches (mathématiques, physique, langue du bac, langue vivante), l’admission requiert depuis 2014 une moyenne de 16 sur 20, soit un baccalauréat avec mention très bien.

Le nombre de Français reçus cette année-là a diminué mais ne cesse de remonter depuis, comme si l’exigence de départ avait rendu l’école plus attractive encore. Cette rentrée, le nombre de Français dépasse celui des résidents suisses dans les sections Mécanique et Physique.

Lire aussi: L’EPFL s’ouvre aux élèves sans diplôme

Mise à niveau des premières années

Autre corollaire de cet engouement polytechnique, nombre d’élèves débarquent en première année sans avoir le niveau requis. Face à cela, l’EPFL a mis en place des cours de méthodologie, de gestion du stress, un rattrapage en mathématiques ou encore des conseils plus personnalisés via un «learning companion».

Malgré ces ressources, une importante proportion d’étudiants échoue aux examens d’hiver, un tiers environ. Pour ceux-là, l’école a introduit une «mise à niveau» à la rentrée 2016. Les élèves obtenant moins de 3,5 au premier bloc d’examens sont dirigés vers une section spéciale notamment destinée à combler les lacunes en mathématiques et en physique.

«Un couperet destiné à faire de la place»

A la fin de l’année scolaire, ils passent de nouvelles épreuves.S’ils réussissent, ils gagnent le droit… de redoubler. «Nous avons constaté que les élèves qui ont des résultats trop faibles après le premier semestre n’arrivaient pas à se rattraper au deuxième semestre. Nous préférons intervenir rapidement pour essayer de les aider plutôt que de les laisser faire deux années sans support», note Daniel Chuard.

«C’est un couperet destiné à faire de la place», estime un élève. «Il est vraiment difficile de se motiver pour redoubler», ajoute Viviane. «Les élèves ne pensent qu’à cela pendant six mois, ça pourrit l’ambiance. Il y a un tel gouffre entre le niveau du collège et celui de l’université que ce système est très discriminatoire; je suis sûr que certains élèves pourraient s’en tirer avec un peu plus de temps», relève pour sa part Mathurin Kiss, étudiant en troisième année. En 2016, un élève exclu a contesté le système et la commission de recours interne des EPF lui a donné raison. L’école s’est tournée vers le Tribunal administratif fédéral.

De nouvelles méthodes de travail

Quelques étudiants saluent pourtant ces cours spéciaux. «Je trouve que ce système est une des meilleures choses de l’EPFL, avec de super professeurs, défend Lucia, qui vient pourtant d’échouer. On démarre tout en bas mais on monte très vite. Je me suis beaucoup accrochée mais j’avais de grosses lacunes scientifiques; j’ai fait une matu espagnol et art. Aujourd’hui, je suis tellement perdue que je ne me suis inscrite en rien.» Léo Jacquat, lui, a réussi et se réjouit de redémarrer sur de meilleures bases: «Il me manquait la bonne méthode de travail.»

Les redoublants via la MAN refont tout le programme de première année, les autres ont le choix des matières, y compris celles qu’ils ont déjà validées… à moins que les cours ne soient trop remplis. Cela en inquiète quelques-uns, qui passeront un an sans toucher à certaines branches.

Des étudiants, dès lors, accusent l’école de tout mettre en place pour écrémer les rangs. Et de citer encore les QCM bêtes et méchants. «Les questionnaires à choix multiples exigent une plus longue préparation pour les professeurs que les épreuves traditionnelles, mais ils se corrigent rapidement, ils permettent d’évaluer des compétences complexes et assurent une correction sans ambiguïté», souligne Daniel Chuard. Carrée, l’EPFL.

*Prénom modifié.


L’EPFL en chiffres

Nouveaux étudiants en bachelor

En 2005: 766

En 2010: 1211

En 2015: 1611

En 2017: 1743 dont 43% non-résidents en Suisse

Nombre total d’étudiants bachelor et master à l’EPFL

En 1982: 2054

En 2005: 4658 dont 1122 non-résidents en Suisse (24%)

En 2017: 8350 dont 4045 non-résidents en Suisse (48%)

Nombre de doctorants en 2017: 2142

Taux de réussite

De 55 à 57% des jeunes qui entament un bachelor obtiendront le master. L’EPFL préfère communiquer des chiffres par cohortes plutôt que par année.

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